mardi 21 mai 2019

PROGRAMME DE LA CRIÉE 2018/2019 Samedi 25 mai 2019 14h00 au centre Artaud Philippe REFABERT Psychiatre et Psychanalyste





CONFÉRENCE/DÉBAT

Samedi 25 mai 2019
14h00 au centre Artaud


Philippe REFABERT
Psychiatre et Psychanalyste

Viendra présenter son livre

« Comme si de rien »
« Témoignage et psychanalyse »
                              éditions Campagne Première

La pensée analytique de Philippe Réfabert est difficile, et en un sens douloureuse, parce qu’elle engage notre capacité à supporter la pensée qu’une « analyse » puisse se faire tout entière au compte d’un objet qui se dédit, se récuse ou s’est absenté ; qu’elle puisse être, d’un bout à l’autre, l’analyse d’un « objet sans ombre » qui s’est imposé au sujet – l’analyse d’une « chose sans nom », d’un « vautour » (Kafka) que le sujet, à son insu, a avalé, avec laquelle il s’est composé une « fondation vicariante ». L’auteur nous oblige dès lors à nous voir au miroir bien peu amène d’un analyste « innocent », d’un analyste « sphinx » rompu à faire « comme si de rien n’était », et qui, au nom d’oedipe, de la théorie pulsionnelle ou de la maîtrise de son contre-transfert, n’aura finalement de cesse de « répéter le crime » (Ferenczi). À une telle démission, Philippe Réfabert oppose un analyste-témoin ; un analyste disposé à se laisser atteindre, à « souffrir l’autre » et à s’affecter, par exemple, d’une haine qu’il ne se savait pas entretenir à l’endroit de son analysant : un tel analyste pourra, s’il se peut, témoigner d’un « meurtre d’âme » qui, au sens strict, n’a pas encore eu lieu, n’avait jamais trouvé son lieu. En engageant la psychanalyse sur de telles voies, en revenant, notamment, sur la question honnie de l’analyse mutuelle (Ferenczi), Philippe Réfabert réengage la psychanalyse sur des chemins à la fois passionnants et inquiétants. À lire les textes qui composent cet ouvrage, on prend de nouveau la mesure, en tremblant, qu’elle est bien cette « méthode dangereuse », et à ce titre absolument incomparable, pour guérir l’âme humaine.




Entrée libre

LA CRIEE



PROGRAMME DE LA CRIÉE

2018/2019

L'ENGAGEMENT DANS L'ESPACE DE  LA RENCONTRE TRANSFÉRENTIELLE


             Le travail sur « l’imaginaire dans la clinique » nous a conduits à l’entrecroisement de plusieurs motifs cruciaux que nous pourrions remettre au travail  cette année. L’enjeu de la rencontre transférentielle dans la psychose, mais aussi dans d’autres configurations cliniques, insiste sur le registre de « l’image inconsciente du corps ». Le travail inaugural de Gisela Pankow,  sa conception d’un « phantasme » à faire surgir dans la cure comme structure générative de la capacité à fantasmer, constitue un point d’appui essentiel pour que le sujet puisse accéder à un espace imaginaire. Ce qui reste problématique et difficilement transmissible concernerait la capacité de chaque thérapeute, de chaque soignant à « entrer dans la danse » (Davoine) et à s’y tenir. Pankow parle fort justement de « descente aux enfers »  à propos de cette « approche du dedans », et donc du partage de zones de catastrophe, voire des « aires de mort » psychique évoquées par Benedetti. Le thérapeute s’y risque, avec son corps et son « être au monde », en se rendant compte d’entrée de jeu de la faiblesse de l’appui sur une « pensée héritée »(Castoriadis). Miser sur le désir inconscient suppose sans doute une sorte d’acte de foi laïque dans l’inconscient, et la possibilité de produire une première forme, une gestaltung, « forme formante » génératrice de l’espace à construire, et peut-être d’une historicité pour « le sujet potentiel » qui surgirait dans le transfert. 
Il faudrait insister également sur la théorisation incessante pour chaque thérapeute qui s’inscrit sur les traces de ceux qui lui ont précédés, tout en réinventant « une boite à outils métapsychologique » personnelle, évoluant tout au long de sa vie. Quel serait le ressort intime de l’énergie nécessaire pour supporter de telles traversées au long cours ? Le Collectif pourrait-il constituer un point d’appui qui permette à ceux qui en ont le désir de s’avancer tout en s’étayant sur des constructions institutionnelles suffisamment solides, mais également malléables autant que nécessaire ? Cette malléabilité serait en relation intime avec « l’aire de jeu » dégagée par Winnicott, matrice de toute la créativité ultérieure dans la psychanalyse, la psychiatrie, mais aussi les œuvres d’art qui en témoignent dans la Culture. 
Or nous savons par expérience que cette créativité peut être entravée, empêchée par des forces hostiles au désir, que nous pouvons mettre en rapport avec la pulsion de mort dans son versant d’anéantissement. Remarquons la coalescence actuelle entre ces forces de mort et l’emprise économique et idéologique des politiques néolibérales. Dès lors l’engagement dans le transfert s’intriquera nécessairement avec une prise de position politique. C’est l’enjeu des « pratiques altératrices » (Dardot), qui nous permettent de rester vivants dans nos institutions afin d’éviter qu’elles ne se transforment en nécropoles.

 Autant dire que l’analyse institutionnelle permanente, qui suppose elle-même une énergie considérable, va engendrer des turbulences. Travail indispensable pour un « désir travaillé » et la possibilité d’un horizon d’attente, qui ne méconnaisse pas la réalité de l’aliénation sociale et politique. 


Bibliographie :

Comme l’argument l’indique, nous pourrions relire les ouvrages de G. Pankow
-Structure familiale et psychose
-L’homme et sa psychose
-Structuration dynamique dans la psychose
- Leur réinterprétation par Jean Oury, en particulier dans le séminaire sur
 « les symptômes primaires de la schizophrénie »
Gaetano Benedetti :
Psychothérapie de la schizophrénie : existence et transfert (interview par Patrick Faugeras)
« La folie en partage » (ed Eres)
 Il est probable que nous ferons un détour par H.Maldiney: « Regard, parole, espace ».

 Nous prendrons un temps également autour du livre récent de Philippe Refabert « Comme si de rien » aux ed Campagne Première avec une après-midi de travail avec lui.




LA CRIEE
Centre de Jour A. Artaud – 40 rue Talleyrand – 51100 REIMS
Tél. : 03.26.40.01.23 – Fax : 03.26.77.93.14  g04.extra@epsm-marne.fr


lundi 20 mai 2019

Insouciances du cerveau

Je souhaiterai vous faire partager l’enthousiasme que j’ai eu à lire « INSOUSCIANCES du CERVEAU »précédé de Lettre aux écervelés, d’Emmanuel Fournier –philosophe, médecin, professeur
enseignant l’éthique et la physiologie à Sorbonne Université-. C’est un texte à ne pas manquer pour ceux et celles qui réalisent combien est devenue asphyxiante la sécurité des neurocertitudes et la prescription d’obéir à la vision de l’Humain réduite à son cerveau. Ce n’est pas une mince affaire que cet avenir de l’homme neuronal que les politiques sont entrain de nous construire en instrumentalisant les recherches scientifiques de façon mensongère et abusive.
Tout comme François Gonon, neurobiologiste n’a pas manqué de souligner ce retour à une neuromythologie (dixit Griesinger « les maladies mentales sont des maladies du cerveau » 1895 et
Kraeplin « leurs causes sont biologiques et héréditaires » 1905) Emmanuel Fournier analyse et dénonce aussi ce grand mythe de la modernité : « le cerveau devenu le prête-nom de dogmes qui ne
se disent pas, qui envahit nos discours car nous lui faisons dire bien davantage que ne le voudrait la raison scientifique. La fortune de l’idée de cerveau : toute la panoplie des stratégies de marketing est
activée (domination neurocognitiviste s’armant de l’autorité de la science, de fait neuropseudoscience et toute celle de l’évangélisation, comme s’il était de la plus haute importance
de répandre et de populariser une conception cérébralisée de l’Humain. Le cerveau devient un instrument de manipulation. »
Trop peu nombreux sont les ouvrages et les prises de paroles pour informer et critiquer combien les politiques et les lobbies ont mis la main sur la recherche scientifique de façon à exclure les enfants
dès la maternelle en alléguant de multiples dysfonctionnements et en les étiquetant d’handicapés tout en les privant de lieux de soins réels ou en excluant dans des mouroirs toutes ces personnes
usées par le travail sous couvert d’Alzheimer ! Toutes ces figures de fragilité en souffrance aujourd’hui sont considérées comme ayant un cerveau non rentable ou insuffisamment productif
(puisque le cerveau est considéré comme un capital) pour répondre aux attendus d’une société orchestrée par le profit. Ce contexte social qui ne cesse de se targuer de preuves scientifiques et de
tous ces experts pour éliminer les plus démunis ou les plus malheureux m’a donné à faire le lien avec ce qu’écrivait A. de Tocqueville il y a 200 ans dans son livre De la démocratie en Amérique en s’inquiétant de voir sombrer les démocraties dans la servitude volontaire et doucereuse. Il théorisait le caractère bienveillant de ces mises sous tutelle administratives, homogénéisantes et excluantes. « Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne
ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde(…) Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux retirés à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ces concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas ; il n’existe qu’en lui- même et pour lui seul. Au dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux (….) Il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leur principales affaires (…) Que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?
Je vous transmets quelques propos d’E.Fournier en espérant qu’ils vous donneront le désir de le lire dans son intégralité. « Ainsi fait on du cerveau la cause de la vie sociale alors que l’imagerie cérébrale ouvrent à des possibilités inédites et devraient nous déprendre de nos préjugés et relancer notre pensée…..de fait elle photographie un individu coupé du monde, confiné dans une machine, sommé d’y effectuer une tâche, sans penser à autre chose qu’aux consignes données : bref c’est le soumettre à un véritable conditionnement pour le rendre mesurable dans un monde contrôlé car il faut créer une pensée de laboratoire qui puisse s’adapter au cerveau de laboratoire requis par l’enregistrement d’images afin de coller aux hypothèses. On voit bien le profit que l’on peut tirer à
faire passer de simples corrélations pour des liens causaux et à dire que l’activité de telle région cérébrale est cause de telle fonction…..car pour le regard neuroconverti l’image EST profondeur et la pensée SE VOIT dans l’image (!!!) OR les images cérébrales ne donnent pas de quoi reconnaître la pensée !! Cette nouvelle facticité permet une objectivation de soi, d’un soi neurochimique, neurocentré,… désocialisé, dépsychologisé, déhistoricisé. Pourquoi nous tournons-nous vers une explication cérébrale ? Pourquoi croire devoir s’y asservir ? Que signifie la fascination exercée par le cerveau ? Clé de rêves ? clé de réels savoirs ? clé de réels pouvoirs ? N’est-on pas déjà entrain de se servir de nos cerveaux pour coudre nos vies selon des fins qui ne sont pas les nôtres ? De quelles missions le charge-t-on ? Au profit de quels intérêts sa caution est-elle convoquée ?
La science du cerveau « moyen » qu’on a fabriqué, calculé, alors qu’aucun cerveau réel ne fonctionne comme lui, de quoi, de qui cette science du cerveau est-elle la science ? puisqu’en normant les
images, on a gommé toutes les différences……Penser comme tout le monde, chacun sait ce que cela veut dire….Car les cadres normatifs que proposent les neurosciences ne sont pas seulement
descriptifs ils ont une valeur PRESCRIPTIVE……alors que la reconnaissance du pluralisme cérébral devrait nous faire admettre la diversité de façon de penser , d’apprendre, de vivre, d’aimer……Une stigmatisation ne tient pas aux caractéristiques mentales, physiques, cérébrales ou biologiques d’un individu mais aux conditions sociales qui épinglent ces caractéristiques comme anormales ou déficitaires selon des normes définies par l’époque. Les neuroscientifiques ne sont-ils pas en droit de prendre des distances vis-à-vis des utilisations politiques et démagogiques qui sont faites sous le nom de cerveau par principe d’insoumission à un nouvel endoctrinement ?
De quoi s’aveugle-t-on quand on tient à réduire nos créations mentales, nos relations psychosociales, nos structures anthropologiques à des représentations neuroscientifiques ? Notamment à considérer comme synonyme de parler d’une personne ou d’un cerveau ? alors qu’une image cérébrale ne délivre qu’une identité factuelle ( qui ainsi objectivée et arrêtée n’a pas d’autre réalité que ce qui, en elle, a bien voulu entrer dans les fonctions de reconnaissance et d’invariance imposées ) et ne dit pas
ce que nous sommes……..Ces caractérisations jamais achevées libèrent des possibles et soulignent la liberté que chacun a de dépasser les identifications où on l’enferme…..car on se fabrique avec les autres, grâce à eux, en leur empruntant, en les laissant nous sortir de nous mêmes…….L’individualisation repose sur une relation signifiante d’un individu avec les autres et se construit dans des dimensions psychologiques et sociales sur lesquelles les déterminants cérébraux n’ont qu’une prise partielle, pouvant les perturber mais non les résumer. L’identité n’est jamais finie, fixe ou figée….nous nous connaissons tous sous diverses facettes, parfois incohérentes, contradictoires, incompatibles…nous mesurons notre ressort d’indétermination….Si une personne doit s’assujettir à des normes extérieures pour être identifiée par elles, c’est qu’elle ne s’y limite pas ! »
Il semblerait que « si je veux rester dans le coup, il faille faire référence au cerveau : on vend du cerveau et la science est invitée à alimenter ce neuromarketing en contribuant à créer de la valeur cérébrale. Le cerveau vaut parce qu’il permet d’échapper à nos autres représentations qui ont leur nécessité dans notre vie quotidienne et qui peuvent en retour nous aider à nous libérer du cerveau.
Comme si le cerveau n’était pas aussi une idée ou une pensée ! Comme s’il ne se situait pas dans un champ de pensée et de réflexivité. User d’une neuroterminologie donne une nouvelle sorte
d’existence à ceux qui s’en emparent. Je dois suivre la nouvelle norme, faire de la neurophysiologie, de la neurogrammaire, de la neuroéthique, de la neuropédagogie, de la neurosociologie, de la
neuroéconomie, du neuromanagement. La puissance du cerveau est d’abord celle d’un formidable objet de marketing. On exploite de coûteux appareils qu’il faut rentabiliser. On manipule des fictions,
elles nous guident ou nous gouvernent d’autant mieux que nous travaillons à les faire exister, ne serait-ce, qu’en transplantant de façon insouciante ces jargons scientifiques dans notre langage
commun. « Certains ressentent comme une peine ou une souffrance la nécessité de penser. Ils y voient une contrainte dont ils n’aperçoivent ni la nécessité ni le sens. Il leur semble qu’ils auraient un effort à faire pour penser. En effet, il y a un effort à faire pour se détacher des préjugés ordinaires, des
obéissances communes, pour ne pas reprendre toujours les mêmes routines…..Cela peut aider alors de croire que le cerveau pense pour nous (on pense sans y penser !) puisqu’il est demandé à chacun d’être cérébralement averti du contrôle exercé par le cerveau sur nos vies, nos pensées, nos facultés …..donc qu’il bien « naturel » d’adhérer aux normes…….mais ne savons-nous tous pas, qu’il pense aussi parfois pas comme nous le voudrions et qu’un autre de ses penchants serait de refuser de suivre ce qu’on lui dit, de résister à répéter ce qu’il a déjà fait ? Résistance à tout enrôlement, au nom de la séparation des savoirs et des devoirs ou par esprit de révolte contre toute espèce de dogme…..mais aussi par craintes de manipulation devant cette mise en œuvre d’un avenir neuronal partagé suivant la nouvelle exigence sociale » et je préciserai à des fins politiques visant une déresponsabilisation et une mise en terre du désir et du Collectif.
« La question qui intéresse notre liberté aujourd’hui n’est pas de déterminer les conditions conduisant un regard à en supplanter un autre mais de faire jouer les différentes explications pour
essayer de donner à la pensée des possibilités de distanciation et des espaces de circulation. Un travail jamais fini, toujours susceptible d’être affiné, nuancé, réorganisé pour créer ensemble des échanges inédits.

Propos rapportés du texte d’Emmanuel Fournier « Insouciances du cerveau ». Editions de l’éclat.
2018. 18 euros.

Liliane Irzenski
Paris le 04/05/2019

Rassemblement Glieres CRHA Humapsy


Voici un lien vers le blog Humapsy où vous pourrez lire le texte d'Humapsy lu ce we au rassemblement des Glières organisé par le CRHA.

dimanche 14 avril 2019

La ministre Agnès Buzyn nomme un psychiatre pyromane pour éteindre l’’incendie de la psychiatrie

Réaction à la nomination de Frank Bellivier
Communiqué du Printemps de la psychiatrie du 11/04/2019

La ministre Agnès Buzyn nomme un psychiatre pyromane pour éteindre l’’incendie de la psychiatrie
Alors que les tenants de la psychiatrie de terrain (infirmiers, aide-soignants, psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux…), sont dans la rue depuis de longs mois aux côtés d’’usagers et de familles, qu’’ils se mobilisent, qu’’ils font des grèves de la faim (les Blouses noires du Rouvray), des actions à haute portée symbolique (les Perchés du Havre), qu’’ils font grève pendant plusieurs mois (les Pinel en lutte d’’Amiens, ceux de Niort, Lyon, Saint-Etienne), pour crier leur désespoir face à la destruction du sens profond de leur métier qui est le lien avec les personnes en extrême souffrance, la ministre de la santé vient de nommer comme délégué interministériel à la psychiatrie Frank Bellivier un médecin qui ne se dit même pas psychiatre mais « expert biomédical en psychiatrie / psychologie, neurosciences et comportement ». Ce professeur est, lui, un représentant de la psychiatrie du lobby FondaMental, psychiatrie de laboratoire, dont le lien privilégié dans le travail est celui avec l’’industrie pharmaceutique. Un professeur qui ne s’’embête pas avec les conflits d’’intérêts. N’’est-ce pas paradoxal qu’’une énorme mobilisation pour le lien relationnel obtienne pour réponse le lien avec les laboratoires pharmaceutiques ?
À un moment où une intense communication contre la psychiatrie se déploie dans les médias et dans la bouche de certains représentants de l’’État, on constate, comme d’’habitude, que cette anti-psychiatrie est à géométrie variable : elle ne concerne pas les psychiatres attachés à la fondation Fondamental, qui ne connaissent pas le travail relationnel au long cours, le lien profond avec les personnes troublées psychiquement, qui les traitent comme des cobayes pour des recherches statistiques, qui sont liés à l’’institut Montaigne (think tank néolibéral créé par Claude Bébéar (AXA) et financé notamment par des laboratoires pharmaceutiques et des assurances) et qui reçoivent des prix Dassault. Ils sont les interlocuteurs souhaités par l’’État.
Déjà le 22 janvier, des collectifs d’’usagers et de soignants s’’indignaient de l’’instrumentalisation de la mobilisation des lieux en lutte au profit des tenants de la psychiatrie « fondamental ». Les psychiatres pyromanes étaient déjà invités partout dans les médias pour expliquer que la psychiatrie souffrait simplement d’’un problème d’’organisation et qu’’il suffisait de leur remettre les clés de cette organisation pour en venir à bout.
C’’est chose faite avec cette nomination. Elle équivaut à la nomination d’un chercheur travaillant pour Monsanto à un poste de délégué à l’écologie.
Ce « délégué » est en effet le bon choix pour continuer à déployer ce que réclame l’’institut Montaigne (qui est aussi à la base de la réforme de l’’éducation par le biais de l’’association « agir pour l’’école » dans laquelle évoluait le ministre Blanquer avant même sa nomination au gouvernement…), c’’est-à-dire une destruction du service public de psychiatrie, qui garantit un accueil inconditionnel pour chacun, quel que soit son milieu d’’origine et ses ressources, et la promotion d’une psychiatrie qui sert les intérêts de cabinets privés ayant des « innovations » à vendre.
Au nom de la déstigmatisation, cette disparition du service public de psychiatrie va générer un renforcement de la ségrégation et de l’’abandon des personnes qui ne répondront pas à cette politique « fondée sur la science » alors qu’’elle est en réalité fondée sur les intérêts privés de laboratoires et de lobbys. C’’est déjà le cas.
Le Printemps de la psychiatrie dénonce la nomination de Frank Bellivier car elle est, pour le monde de la psychiatrie de terrain, illégitime. Cette nomination est malheureusement dans la suite logique des déclarations de Sophie Cluzel concernant le bannissement de la psychiatrie pour les personnes porteuses de troubles du spectre autistique. Dans les deux cas, c’’est la psychiatrie relationnelle qui est visée tandis que la psychiatrie des intérêts privés est promue.
Nous réclamons des représentants qui nous représentent vraiment : qui réhabilitent des pratiques fondées sur le lien humain et sur l’’autodétermination des personnes, une science dégagée des conflits d’’intérêts, et la notion de service public et de solidarité.


bellivier


printempsdelapsychiatrie@gmail.com

mardi 12 juin 2018

Livre "Le Collectif à venir", Psychiatrie, psychanalyse, psychothérapie institutionnelle


Le Collectif à venir

Psychiatrie, psychanalyse, psychothérapie institutionnelle 

Le Collectif à venir

https://www.editions-eres.com/ouvrage/4254/le-collectif-a-venir


Le Collectif à venir indique d’emblée la dimension et le projet politique de ce livre, au sens de : comment s’organiser, comment se regrouper, comment agir ensemble ? Ou encore : comment créer du commun ?
Les auteurs rassemblés par La Criée, association créée en 1986 à Reims, exercent dans des institutions psychiatriques. En s’appuyant sur ceux qui les ont précédés, et en particulier sur la pensée de Jean Oury, ils témoignent de leur résistance opiniâtre contre les folies évaluatrices et les volontés de mise au pas de la Haute Autorité de santé, qui s’institue aujourd’hui en « police de la pensée » du soin et des pratiques. Ils montrent comment leur clinique prend sens dans un collectif à construire et à entretenir en ayant le souci de tenir le cap des « praxis instituantes », autrement dit de relancer sans cesse la création de lieux d’accueil et de soins qui s’appuient sur la créativité et la parole mise en acte de ceux qui s’y tiennent : patients, soignants, mais aussi familles et personnes concernées.

"Se raser dans la rue".Mary Dorsan, samedi 10 juin 2018.


Se raser dans la rue.

Vendredi 8 juin 2018, neuf heures, l’hôpital de jour ouvre ses portes. Un patient entre au poste de soin et s’adresse aux soignants : « Ce matin, je me suis rasé dans la rue. Devant un camion. Enfin, dans le rétroviseur. Il n’y a pas de miroir dans ma chambre d’hôtel ».
Je suis infirmière et écrivain et j’ai honte. Du service public. Dès neuf heures du matin.
Voilà ce matin les premiers mots de Gaëtan, trente ans, schizophrène, halluciné, délirant malgré son traitement médicamenteux lourd et ses effets secondaires encore plus lourds (Gaëtan bave abondamment et chie difficilement).
Je vois Gaëtan face à moi, j’écoute Gaëtan qui me parle et je me dis qu’à l’hôpital psychiatrique du Rouvray, des infirmiers font la grève de la faim. Pour obtenir des postes de soignants supplémentaires.  Ainsi que l’ouverture de deux services spécialisés. L’un pour les adolescents, l’autre pour les détenus. Ces soignants grévistes ne supportent plus la présence d’enfants perdus parmi des adultes parfois virulents, souvent agités, aux regards intenses ou hagards (lorsqu’ils sont si sédatés que se sont les murs qui les tiennent debout, que ce sont leurs pyjamas qui leur donnent forme).  Ils s’inquiètent de la cohabitation de détenus avec des patients (comme des adolescents) qui ne le sont pas…
Face aux tutelles (au mieux silencieuses au pire indifférentes), des infirmiers ont cessé de s’alimenter et affirment que la clef à molette qu’est le neuroleptique dans le garage de l’hôpital ne suffira jamais à soigner les malades.
Les soignants grévistes affirment qu’eux-mêmes comptent autant sinon davantage que les milligrammes. Même si une relation, un lien, leur qualité, leur profondeur, ne se mesurent pas.  
Ce matin, avant de venir au travail, chez moi où mon fils peut se raser devant un miroir (placé au-dessus d’un lavabo neuf dans notre jolie petite salle de bain récemment rénovée), chez moi dans le bureau de mon mari (sur son ordinateur haut de gamme toujours allumé), j’ai lu que l’un des grévistes de la faim avait été hospitalisé car les médecins craignaient pour lui des séquelles irréversibles.
Antoine (cinquante ans, schizophrène, halluciné, délirant malgré les traitements lourds aux effets secondaires invalidants) n’a pas eu d’eau chaude cet hiver pour prendre sa douche à l’hôtel social. Ça a duré un mois - le froid, l’attente - avant que la tutrice du patient et l’équipe du Centre Médico-Psychologique parviennent à obtenir la réparation des sanitaires par le gérant de l’hôtel.  
Justin (cinquante-sept ans, schizophrène, halluciné, délirant malgré…) mange froid tous les jours depuis dix ans à l’abri de nos regards, dans sa chambre d’hôtel parce qu’il n’a pas le droit d’y installer un micro-onde. Il lui est aussi interdit d’y brancher une bouilloire électrique. Risque d’incendie, lui oppose-t-on. Question de sécurité. Affaire d’assurance. Justin ne peut pas boire de thé ou café. Non, pas de boisson chaude, au réveil pour lui.  Vous le supporteriez, vous ?
Aucun de ces hommes n’a la flemme. Aucun n’est feignant. Tous rêvent d’un travail, d’un appartement, d’une femme, d’enfants, d’une vie meilleure. Mais ils sont apragmatiques. L’apragmatisme est un symptôme de leur maladie. L’apragmatisme, c’est une absence d’élan. Une incapacité à agir. A mener à bien une action, un projet. C’est de l’apathie extrême, un ralentissement, une hésitation permanente, un recul récurrent. Une souffrance lancinante.
Mourad (trente-cinq ans, schizophrène, halluciné, délirant malgré…) a cassé son lit à l’hôtel social. Un an auparavant. Le gérant refuse de remplacer le cadre au prétexte que Mourad brisera sans tarder le nouveau lit.
Combien de lits ont été supprimés dans les hôpitaux psychiatriques depuis trente ans pour les patients pris en charge par ce secteur ? Les chiffrent impressionnent…
Quand l’ambulatoire c’est la rue, le trottoir, un banc dans parc ou une gare ; quand l’ambulatoire c’est l’hôtel social ; quand l’ambulatoire c’est de trois à cinq ans d’attente pour un appartement thérapeutique associatif, autant d’années pour une place en maison-relai… Comment affirmer que la réduction de ces lits constitue un progrès ?
Combien de malades mentaux sont SDF ? Clochards ? Le pourcentage choque…
Ceci se passe dans le sud de la France. Et aussi au nord de l’Hexagone. Au cœur de la capitale, à sa périphérie également.  Les grandes villes de l’est et l’ouest ne sont pas épargnés non plus.  C’est la météo du néo-libéralisme. Le résultat des turbulences de l’envie et du mépris. La brûlure de la cupidité.  La froideur de l’égoïsme.
(Faut-il préciser que le patient paie l’hôtel social avec les aides qu’il reçoit de l’Etat ? Que sa chambre minable lui coute très chère ? Que c’est un propriétaire privé qui, au final, empoche les aides ?)
Vendredi 8 juin 2018, en soirée, à la terrasse d’une brasserie de ma banlieue verdoyante (vingt-cinq centilitres de bière moussent sur la table devant moi ; le liquide, les bulles légères amères effacent ma journée éreintante à l’hôpital), mon mari (un barbu à la peau mat) m’apprend, lisant les dernières dépêches sur son téléphone portable, que les infirmiers grévistes au Rouvray ont eu gain de cause.
Il a fallu ça. Une grande grève de la faim collective.
Quel acte pour obtenir un logement décent, un vrai chez soi, pour Gaëtan, Antoine, Justin, Mourad et tous les autres ?
Qui d’autre que moi a honte ? 


Mary Dorsan, samedi 10 juin 2018.

lundi 17 novembre 2014

La disparition de Jean Oury, Conférence Hommage par P.Delion



Conférence en hommage à Jean Oury (1924-2014)
Par Pierre Delion
Lille, le 15 Septembre 2014








Voici un dossier regroupant plusieurs documents: quelques textes (thèses de certains fondateurs, numéros de la revue de psychothérapie institutionnelle numérises) ainsi que le film de 64 sur La Borde financé par les laboratoires Sandoz (on y voit Oury, Felix, Ayme et bien d'autres, dans la fleur d l'âge).

Le fichier est peut-être un peu volumineux, mais le lien fonctionne en théorie.
Amitiés,

Benjamin Royer.


Je crois que nous avons été plusieurs à aller aborder le député Robiliard pour tenter de discuter. Il s’est une fois de plus excusé de ne pas avoir pu venir au forum de Reims, mais surtout que son attachée parlementaire m’ait prévenu au dernier moment...
Pour le reste il paraissait réellement ému. Mais je n’étais pas suffisamment en forme ce jour là pour aller plus loin dans la discussion...
J’ai été très touché comme beaucoup d’entre nous par la mort de Jean Oury. Et je dois dire que le rituel de deuil en trois temps, le feuilletage dont a parlé Philippe a permis trois moments fort différents et nécessaires.
Le premier temps dans la cathédrale pleine à craquer pour la foule de tous ceux qui tenaient à être là et qui bien souvent venaient aussi pour d’autres qui n’avaient pas fait le déplacement.
Quand chacun s’est levé et qu’il y a eu un long défilé de tous ceux qui tenaient à saluer le cercueil, je dois dire que c’était vraiment bouleversant.
Après au cimetière nous étions encore quelques centaines (je n’ai pas compté) et c’était très intense et très juste : lecture des mots écrits par les patients de La Borde comme une longue litanie d’hommages extrêmement touchants, puis les amis proches disant chacun leur très fort émotion et leur dette. Il y avait beaucoup de chagrin devant la perte irrémédiable, mais aussi de la détermination à poursuivre.
Le troisième temps à La Borde était vraiment formidable avec un chapiteau géant pour accueillir ceux très nombreux qui étaient encore présents : cuisiniers et patients avaient préparé de très bonnes choses à manger : c’était vraiment un moment chaleureux et chargé d’amitié et d’échanges entre ceux qui étaient là.
Je dois dire que c’était tout de même très douloureux pour moi de passer devant le bureau de jean Oury, et je pensais aux patients et à l’équipe qui allaient devoir supporter “la présence très lourde de cette absence” pour reprendre l’expression de Vicente.
En même temps, la force du rituel qui avait été inventé pour la circonstance faisait que prédominait surtout l’émotion et la chaleur de se retrouver bien vivants et décidés à continuer...
Et j’espère que nous serons à la hauteur de la tâche et du frayage de cet homme incroyable qui m’a tellement donné depuis 30 ans,  qui  et qui a travaillé à corps perdu pour transmettre et réinventer la psychothérapie institutionnelle en multipliant les rencontres et surtout en relançant sans cesse une pensée en mouvement. Il soutenait encore au mois de Mars son séminaire sur “Le Sérieux”...

Amitiés à toutes et à tous
Patrick Chemla

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Voici le texte de l'hommage de Ginette Michaud à jean OURY lue à sainte Anne.
Ma relation avec Jean aura duré un peu moins de 60 ans. 
J'avais 22 ans quand je suis arrivée à Laborde .En septembre 1955, sous la pression de Félix Guattari qui était un ami très proche et militait avec moi dans des mouvements politiques divers avec d'autres étudiants de philo. Ceux ci rejoindront La Borde plus tard spécialement après 68. Jean les surnomma : les barbares, nom qui leur est resté dans l'histoire de La Borde. Je devais faire un stage pour la préparation de mon DES de psychologie et je cherchais un lieu de stage. Félix m'intima pratiquement
de rejoindre ce qui allait devenir, selon lui, le lieu de la révolution psychiatrique, la clinique que venait d'ouvrir Jean Oury au démarrage de laquelle il participait activement. Jean mettait en question toute l'organisation hiérarchique habituelle et, autant freudien que marxiste, il avait commencé à créer ce lieu qui deviendra exemplaire
À la suite de Tosquelles, il y avait déjà longtemps qu'il énonçait que "soigner des malades sans soigner l'institution était une imposture" spécialement pour les malades psychotiques, qui en sont les premiers usagers .
La psychothérapie institutionnelle , terme qui fut en usage plus tard , consistait donc à soigner à la fois et les malades et l'institution.
Cette conception de la psychiatrie, il se l'était forgé dès son adolescence et ses expériences de la guerre et lorsqu'il travailla avec Tosquelles à St. Alban, il avait déjà les deux jambes avec lesquelles il avançait dans la vie" la jambe psychique" par sa rencontre avec Gide, Kirkegard, la psychanalyse et Lacan, et la jambe "sociale" par le primat de l'économique dans toute organisation sociale. La rencontre avec Tosquelles qui lui avançait avec les deux jambes "marxiste " et "freudienne" fut fondatrice et ils commencèrent à élaborer ce qui deviendra la psychothérapie institutionnelle
Jean y consacra sa vie
Il mettait en question rôles , fonctions et statuts et déjà s 'irritait de ceux "qui se prennent pour ce qu'ils sont", le médecin chef qui se prend pour le médecin chef, le psychologue qui se prend pour on ne sait quoi. Il n'aimait pas les psychologues qui ne servent à rien. Mais puisque Félix m'avait amené et que j'étais là, on verrait ce qu 'on pourrait faire de moi. Son père avait été ouvrier chez Hispano, le mien aussi. Cela joua en ma faveur
Et avec moi qui me "prenais pour une psychologue, "l'affrontement fut immédiat. Je tentais de le convaincre de l'utilité de ma profession : peine perdue. C'est lui qui au bout du compte transforma ma vision des choses .
En attendant,
Narcissisme en berne, je poursuivais ma formation par mon insertion dans l'institution des roulements
Pour bien délimiter et faire entendre ce qu'il en était des rôles, des fonctions et des statuts, Félix et Jean avaient "désossé" le mécanisme de déroulement du travail dans l'institution. Chaque tâche étant affectée d'un temps d'apprentissage nécessaire plus ou moins long selon la complexité de la tâche . Chaque moniteur ( c'était le nom des personnes payées pour travailler à la clinique qu’on appelle ailleurs : infirmiers) chacun donc, devait effectuer à son tour les différentes tâches : il y avait un temps de cuisine , de présence et d'ateliers avec les pensionnaires, un temps de pharmacie, un temps de secrétariat du club , un temps ménage des chambres, un temps de jardin... etc.
Le plus pénible moment de notre affrontement fut lorsque Jean tenta d'instituer un "temps de psychologue" qui pourrait être tenu par moi, pourquoi pas ? Mais aussi par n'importe lequel des moniteurs à qui j'aurais appris la technique des tests.
Ceci serait un plus à la fois pour se faire rembourser par la sécurité sociale et comme occupation d'échange avec les pensionnaires à l'occasion des tests, pendant que moi, monitrice comme les autres, pourrait être amenée, à la faveur des roulements à faire le ménage ou la cuisine avec les pensionnaires. Jean n'était pas à priori contre les tests, mais il se réservait le Rorschart où il était très fort et plus tard, le Szondi auquel il convertit plusieurs moniteurs et médecins.
Mais plus mon insertion dans la clinique se précisait plus je me rendais compte de l'étendue de mon ignorance au fur et à mesure que mon implication grandissait. Jean ne me laissa pas dans une incertitude par rapport aux questions que je me posais.
"Pour faire ce que tu souhaites dans une institution, ça ne sert à rien, psychologue. Il faut être médecin, psychiatre faut se coltiner les services dans les hopitaux, et faut faire une analyse. Faut aller voir Lacan. Et surtout, il faut lire, beaucoup, et écrire"
Vaste programme , que j'ai suivi à la lettre.
Il était très généreux. Pour m'aider à financer mes études de médecine, il monta un laboratoire d'électroencéphalographie dans le laboratoire à côté de son bureau délaissé par le dr Zenner et m'envoya faire ma formation d'électo-encéphalographiste à Sainte Anne. Il fit faire à Micheline Naeyert un apprentissage de manipulatrice .Il m'apportait chaque semaine les électros à interpréter. Il s’y connaissait aussi. Il a aidé aussi d'autres moniteurs qui ont désiré faire des études de médecine par la suite. Lui parlait on de générosité? Non répondait il, c'est un investissement.
Notre dialogue ne s'est pas interrompu pendant 60 ans. Notre relation fut très intime sans que jamais Jean ne déroge à son éthique rigoureuse" ne pas mélanger ce qu'il en est de l'éthique du travail qui s'appuyait sur des principes très stricts et l'existence des sentiments de quelque ordre qu'ils soient". Ce qui entraîna parfois de moments de "fureur sacrée" de l'un ou de l'autre.
Il faudrait parler de sa culture en sciences tout autant qu'en philosophie ou littérature. Il avait un moment hésité entre la psychiatrie , les sciences physiques et le piano. Il s'intéressait à l'astronomie c'est lui qui m'a appris les étoiles , les constellations, les trous noirs, il m'avançait la physique quantique je lui répondais avec Gamow et les aventures de Mr Tomkins
Pendant des vacances, je lui racontais que je lisais des romans policiers.
" quelle perte de temps" me disait il ! Pourtant Ajurriaguerra était pour.
Il avait une très grande érudition.
Lui, pendant ce temps lisait, de Lacan à Heidegger, telle page de Kierkegaard et puis revenait à Guillaume d'Ockham, puis Weitsacker, Erwin Strauss, Prigogine, puis Schotte et les gens de Louvain et il revenait à Pankow à Marx, les manuscrits de jeunesse, Gérard Granel, et toujours Lacan , Duprehel et encore Lacan. etc...polyphonie pour pouvoir articuler des fils multiples que suivait sa pensée et qui alimentaient sa" boîte à outils".
Une montagne de textes à discuter pour la rentrée. J'en étais écrasée d'avance.
Et dans l'année, c'était pareil...c'était difficile d'ajouter tout ça à l'anatomie, la génétique, la chirurgie, la pharmacopée puis l'internat etc....il me disait "c'est indispensable, pour ne pas oublier de penser" et "ça n'est pas la médecine qui te permettra de comprendre quelque chose à la psychose, et pourtant c'est indispensable".
J'étais bien d'accord, mais il m'a en quelque sorte obligée à faire cet exercice. Je lui en sais gré. C'est grâce à ce traitement de faveur que je suis devenue une professionnelle pas trop mauvaise et la femme que je suis.
Les années 1971-72 furent des années clé pour nous deux:
Naissance de notre fille, début de son séminaire à la Borde chaque samedi, en contrepoint à la parution de l'Anti-Oedipe , début de mon enseignement universitaire et ouverture de mon cabinet de psychiatre libérale et de psychanalyste.
1972-1973 la parution de l'Anti-Oedipe distendit son dialogue avec Félix.
En 1981 début du séminaire à sainte Anne, un mercredi par mois en ce même lieu, depuis 33 ans. Notre dialogue, plus espacé, fut relayé par des partenaires attentifs à sa pensée. dont certains ont été publiés: Pierre BABIN, Marie DEPUSSÉ, Daniéle ROULOT surtout, partenaire privilégiée et dernièrement Patrick FAUGERAS. A travers ces dialogues, on saisit le soucis didactique que Jean avait de transmettre, d'expliciter et de perfectionner sa boîte à outils : la notion d'aliénation , le telos absolu, le religieux B, l'ouvert, l'avec, l'ambiance, la sous-jacence, la moïra, le pathique, la pathoplastie, etc... ça prendra des années d'en faire l'inventaire et de montrer la pertinence de ces concepts mais plusieurs d'entre nous s'y sont déjà attelés.
Récemment, notre petite fille Alice à qui on demandait: Comment il est papi Jean ? Elle répondait " il est penché".
Oui, il était penché, de plus en plus. Son dos le faisait souffrir.
Dans son dernier message, le 10 mai, avant mon départ en Roumanie, il était en colère contre les médecins qui pour faire un scanner, à l'hôpital, avaient voulu le déplier sur le dos . Il les traitait de tortionnaires .Il allait très mal. Il me disait regretter de ne pas pouvoir aller à la CRIÉE et à son séminaire . « On s'appellerait le 15, à mon retour ». Je suis arrivée le 15, à 17h. Trop tard, Il est mort dans la nuit très entouré par sa famille terrassée par la brutalité de sa mort. La peine de n'avoir pu lui dire au revoir est cependant tempérée par l'admiration sans bornes que je garde pour cet homme exemplaire. Il est parti en plein souci de ne pas pouvoir satisfaire à ses engagements. Ç'est ça mourir debout . C'est pour moi et ma fille une perte immense. 
Ginette Michaud



24 JUIN 2014

Mémoire de Jean Oury


    Je l’ai rencontré il y a 49 ans en amenant à Laborde une personne dont il devait prendre soin. Il m’avait été présenté par une dame acupunctrice, une amie à lui de longue date, qui ne cessait de tempêter : mais combien d’années encore ira-t-il  sur le divan de Lacan !? De fait, quand nous sommes devenus amis, il m’a dit qu’il y est allé jusqu’au jour où Lacan s’est mis à faire des grimaces, de façon répétée, d’une séance à l’autre. Il l’a alors quitté, le jugeant hors d’état d’entendre.
    Jean Oury n’était pas ce qu’on appelle un lacanien, ce qui lui importait c’était de prendre au vol des mots, des concepts, où que ce soit, chez Lacan, Heidegger, Maldiney, Szondi, etc., tout comme chez les patients, et de malaxer tout ça, de le « reprendre » autrement, pour en faire comme une membrane langagière qui nourrissait sa parole et son épreuve quotidienne de rencontrer les malades.
    C’était un artiste de la rencontre, autant que de l’ordonnance aux dosages subtils. Quand on décide, comme il l’a fait, de s’enfermer avec les « fous » et d’en prendre soin, c’est-à-dire de former des soignants et des équipes capables de vivre cette rencontre, chacun à sa façon, et d’affronter la folie comme état- limite de l’humain, c’est une précaution vitale que de mettre en place un dispositif pareil qui irrigue votre langage en permanence, et vous aide à penser en langage vivant, quitte à ce que ce langage charrie des concepts (il les « charrie » aussi, au sens de ne pas les prendre trop au sérieux) ; il les chatouille au bord ; et il peut se le permettre puisqu’il y a l’expérience quotidienne, physique et gestuelle, qui sert d’épreuve… C'est là une dynamique simple et ouverte: prendre au vol des mots, les  investir dans le quotidien qui, lui, ne cesse d'appeler d'autres mots plus avertis, à prendre au vol pour les y réinvestir, etc. Cette machinerie aide à soutenir un défi que très peu relèvent : penser en acte, dans le vif de ce qui se passe, ou de ce qui a du mal à se passer.
    Dans la foulée, j'ai vu avec surprise qu'il étudiait des textes de moi assez pointus, du genre Transfini et castration, ou Le groupe inconscient - dont il a été un des stimulants, car à force de le voir voguer de club en réunion, de groupe en assemblée, et à force, en même temps, de voir la déliquescence de l'École freudienne, je me suis laissé imposer par le quotidien, à mon tour, une réflexion sur le groupe comme dispensaire d'inconscient ; il en dispense à ceux qui en ont besoin ; et ceux qui ne peuvent pas se le permettre, il les en dispense.
    Par lui, j'ai connu Deligny, qui avait toujours l'air sombre et sauvage de celui qui s'occupe en solitaire d'enfants réputés sauvages ; était-il comme eux ? ou les prenait-il comme lui ? Ils étaient dans une telle symbiose. Et Fernand Oury, qui dans nos randonnées en montagne, me transmettait en haletant sur la pente cette sagesse qu'il avait reçue : en cas de gros pépin, trois choses à faire : tenir bon la rampe, laisser pisser le mérinos, et se rappeler qu'il y a des bonnes choses dans la vie … Et comme on s’asseyait pour manger, il illustrait : tiens, des choses comme le  saucisson sec. Descartes aussi conseillait à la princesse Élisabeth qui déprimait de se rappeler les bonnes choses qu'elle aimait. J’appelle cette révélation : l’existence, pour nous, de points d’amour dans l’être, dans le possible. Mais il faut pouvoir les trouver, ces points d’amour.
    Oury m'a aussi fait rencontrer G.Pankow, ce grand ours malin et généreux qui prenait les psychotiques à bras le corps avec sa « structuration dynamique », et s’ils ne se redressaient pas grâce à cette autre machinerie qui leur rentrait dedans, c'est que vraiment ils ne voulaient pas. La plupart voulaient. À voir Oury et Pankow, j'étais convaincu que si un grand malade mental passe du temps régulièrement avec un être lucide qui lui donne de sa présence et qui assume la rencontre, non pas le face-à-face d'une rencontre frontale, ou le recours au divan qui l’élude, mais une rencontre proximale où deux corps et âmes  « se » parlent côte à côte et tentent de se tenir face à l’être, - ce malade ne peut qu'aller mieux. J'en ai fait l'expérience plus d'une fois, notamment avec une démente âgée qui ne reconnaissait plus les siens ; au bout d'une semaine de rencontres quotidiennes où je lui ai parlé de ce qui me venait, dans un style narratif, comme si c'était elle mon analyste mutique et bougonne, elle a lancé une demande précise, complexe, sensée, à l’adresse des siens.
    Il y avait toujours du récit, du narratif, de l'anecdote dans le discours d'Oury ; le narratif a un effet porteur, qui peut transmettre comme une confiance dans l'idée qu'on peut soi-même entrer dans une histoire, dans la sienne même, pourquoi pas.
    En somme, les psychotiques peuvent pousser les normosés à renouveler leur langage en le trempant dans le vif de l'histoire, à repenser leur mode de présence, - à eux-mêmes, à l'autre, au monde, au destin ; à tenter d’assumer l'acte de la rencontre - ou son épreuve - avec sérieux et légèreté ; cela implique de se rencontrer soi-même et de chercher l'autre en même temps qu'il se cherche, là où il ne sait peut-être pas qu'il s'attend ou qu’il s'évite.
    Ceux qui lisent ou écrivent pour vivre et faire vivre autour d’eux sont mieux lotis que ceux qui lisent ou écrivent pour ressasser en leur nom ce que d’autres ont dit. Même s’il y a de la place pour tout le monde, pour les sincères et les menteurs.

    Ce thème de la rencontre qui, chez Oury, était dans l'ordre des choses, dans l'ordinaire tel qu'il l’aborde et qu'il doit être abordé, se révèle si récurrent qu’il semble être le symptôme le plus fréquent : la difficulté des gens à rencontrer leur vie, à rencontrer ce qu'ils ont sous les yeux, sans parler d’eux-mêmes. Je me souviens d'un psychanalyste, autrefois connu, qui m'avait rendu visite à la montagne ; il ne m’a dit que des banalités, et il a conclu en partant: Tu connais des gens dans le coin avec qui on pourrait parler ? des gens qu’on peut rencontrer ? Il ne s'était pas aperçu que j'étais là, sous son nez, prêt à le rencontrer et à parler.

    Une anecdote pour conclure ; c’était il y a quarante ans, je m’installais, et j’avais besoin d’un prêt pour compléter l’achat d’un lieu. Je demande à Lacan, après une longue séance où je lui expliquais des mathématiques (qu’il n’a jamais vraiment comprises car il cherchait Le Mathème de l’inconscient…sans vouloir accepter que c’est tout l’insu mathématique qui en tient lieu). Il me répond : « Mais, très cher, je ne peux pas, tout mon argent est placé. – Vous ne pouvez pas en déplacer un tout petit bout ? – C’est impossible. » J’ai ensuite appelé Oury ; réponse : « Je vais voir… » Deux jours après, j’avais trois chèques pour la somme voulue: le sien et deux autres : il avait emprunté à ses amis.

Oury faisait partie de mes « points d’amour dans l’être ».
  Daniel Sibony 
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6 mars 1953,
Jean Oury arrivait à La borde, accompagné de sa petite troupe. Un imposant cèdre, enraciné au centre de la pelouse devant le chateau, l'attendait. L'accueillait.
60 ans passèrent.
Un hiver, le cèdre ne résista pas à une violente tempête. Disparut.
6 mars 2013,
Jean Oury replante un nouveau cèdre. Pour l'avenir. Pour accueillir...
22 mai 2014,
le cèdre est là, debout, au centre de la pelouse, devant le chateau. Il a pris racine...

Victoire Mabit

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Communiqué du 19 Mai 2014.
- Jean Oury –

Jean Oury, ce grand Monsieur aura laissé une empreinte décisive sur la psychiatrie française depuis plus de 60 ans.
Il vient de disparaître brutalement dans la nuit du 15 mai.
Il nous laisse une œuvre immense et la marque d’un penseur infatigable. Au-delà de toutes ses élaborations théoriques, il a manifesté un engagement constant auprès des patients.
Profondément humain dans l’approche de la folie, il a su transmettre inlassablement un enseignement refusant le simplisme et articulant la complexité avec la tranquille fermeté d’un discours articulé autour de fondamentaux, tels notamment, la rencontre, la différenciation statut-rôle-fonction, la liberté de circulation, la nécessaire distinction entre l’aliénation psychopathologique et l’aliénation sociale, l’analyse institutionnelle permanente, l’accueil et l’ambiance, le Club, le collectif, et surtout la nécessité de lieux d’hospitalité.
Il rappelait sans cesse que la fonction soignante est partagée par tous dans une institution, du jardinier au psychiatre, en passant par les cuisiniers, les administratifs, les infirmiers, les psychologues et sans oublier les patients eux-mêmes.
Résistant de toujours, il s’insurgeait contre l’entreprise de destruction de la psychiatrie, du soin, avec la logique managériale, la gestion envahissante et deshumanisante, une évaluation abêtissante déconnectée des pratiques, les protocoles, les procédures et autres certifications stérilisantes, l’enfermement.
Il savait ce que l’engagement voulait dire, l’importance du politique. Il nous l’a montré.
Il a apporté immédiatement son soutien à la création du Collectif des 39, participant à de nombreux meetings et initiatives.
Prenant la parole dès le premier meeting des 39 à Montreuil en février 2009, après le discours insultant du président de la République de l’époque, il filait la métaphore avec humour, à propos de la puce qui réveille, mais… qui peut aussi apporter la peste. Et de nous inviter tous à « nous regrouper, et nous mettre en position de réfléchir collectivement ».
Outre son œuvre, ses références éthiques et politiques, il nous laisse en héritage, la poursuite du combat pour une hospitalité pour la folie.
Comme il le disait à propos de La Borde, « Cela fait 60 ans que cela dure, mais cela ne fait que commencer. »

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Hommage à Jean Oury


Émotion et tristesse face à la mort de Jean Oury, le 15 mai 2014. Fondateur de la clinique de La Borde en 1953, il fut l’un des inventeurs de la psychothérapie institutionnelle, qui signa la rupture avec la psychiatrie asilaire, où le patient était réduit à ses seuls symptômes. - Deux autres cliniques de psychothérapie institutionnelle furent aussi fondées, en Loir-et-Cher, dans ces années d’après guerre, La Chesnaie, par Claude Jeangirard en 1955 et la clinique de Freschines, par René Bidaut.- Jean Oury fut interne à l’hôpital de Saint-Alban (Haute-Garonne) en 1947. Il faisait partie du « Creuset de Saint Alban » - avec Tosquelles, Daumézon, Bonnafé, Ajuriaguerra, Minkovski, Follin-, un lieu d’effervescence théorique où la psychiatrie fût repensée en tirant enseignement des expériences dramatiques de la guerre : effet thérapeutique pour les malades de Saint-Alban, qui fûrent impliqués, pendant la Résistance et pas sans risques, dans des responsabilités de ravitaillement pour la survie de l’hôpital, et, pour ceux qui avaient connu des expériences concentrationnaires, comme Tosquelles au camp de Rivesaltes, constat que le lien social fût essentiel à la survie des prisonniers et les protégea de la folie…
De là est né le mouvement de psychothérapie institutionnelle (terme que nous devons à Daumézon), où désormais une place et une responsabilité sont données au sujet psychotique dans le soin qui lui est apporté. L’institution psychiatrique est alors conçue comme le paradigme d’un monde possible, ancré dans l’Histoire du monde, et le collectif soignant est conçu comme une structure langagière, une possible adresse pour le patient. Ce collectif devant être être lui-même traité par le langage pour que le patient puisse y être soigné. Oury aimait dire que « soigner les gens, sans soigner l’institution, c’est une imposture ». Le collectif devient un outil de soin, où peut se nouer la question du sujet et du lien social, de l’individuel et du collectif. Ainsi le patient pourra-t-il se reconstruire, construire des suppléances, là où la forclusion du Nom-du-Père a ravagé son histoire. Jean Oury affirmait dans son livre Il, donc (1974) « qu’on ne mènera pas un psychotique, dans son trajet, plus loin que là où la structure collective en est », que si « l’analyse d’un psychotique marche mieux dans un système collectif, c’est à condition qu’il y ait une structure de critique permanente », « qu’on soit toujours ajusté dans une éthique, sinon ça fait des catastrophes », et que « le sujet supposé savoir ne se confonde pas avec le pouvoir ». Ainsi, poursuit Oury, « l’institution n’est-elle pas du domaine de la psychanalyse appliquée, mais elle est vraiment le champ de la psychanalyse ». Il fut attentif à ce qu’elle soit traversée par les événements politiques de l’histoire et ouverte au monde.
Jean Oury fut un homme de désir, de subversion, un homme dont la présence et l’écoute structuraient le fonctionnement de l’institution et soutenaient le transfert des patients. Marqué par la psychanalyse et sa référence à l’enseignement de Lacan, dont il était l’élève, il mit en pratique les théorisations de Lacan sur la folie : en 1946, « La folie est au coeur de l’être de l’homme », « Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel », en 1955, la structure du sujet psychotique dans le séminaire « Les structures freudiennes des psychoses ». Le collectif soignant devient ainsi outil thérapeutique qui signe le nouage de la psychiatrie et de la psychanalyse : le sujet fou y retrouve une place et une dignité humaine.
Jean Oury savait repérer et transmettre avec finesse les repères de la clinique de la psychose et comment le collectif soignant peut y répondre, en inscrivant l’hétérogénéité au niveau des lieux et du personnel. Je le cite, toujours dans Il, donc : « Ce corps dissocié de la psychose peut être réarticulé dans un système collectif, parce que le collectif fabrique des chaînes signifiantes qui font bord au déchaînement de la jouissance ». Et aussi : « le psychotique est dans un déchiffrement infini et inaccessible d’un texte à la limite non écrit : or, dans ce système hétérogène de lieux peut se recueillir les bribes de ce texte ; c’est le collectif qui tente d’écrire ce texte pour le psychotique ». Enfin, seule cette hétérogénéité, « par le choix quasi infini d’investissements » qu’elle offre, peut permettre de répondre à la nécessité « du transfert multiréférentiel du psychotique ».
Jean Oury a tenu pendant de nombreuses années un séminaire sur le lieu même de la clinique. J’ai eu la chance d’y participer pendant dix ans (1971-1981). Il fit aussi un séminaire à Sainte-Anne, jusqu’à la fin de sa vie, où il continuait de dénoncer la dégradation du soin en psychiatrie aujourd’hui, en disant que la suppression du diplôme d’infirmier psychiatrique est le plus gros scandale du siècle, et que la mode des séjours courts, c’est criminel, pour les patients schizophrènes…
Je tiens à lui exprimer ma reconnaissance pour ce qu’il m’a enseignée, dès les débuts de mon parcours, et dont je n’ai cessé de me servir, dans l’institution soignante… et dans d’autres aussi…

Annie Staricky - 19 mai 2014

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Ainsi le voilà parti !
On devait bien nous y attendre, cela allait arriver un jour ou l'autre, avec les quelques alertes au cours des dernières années.
Nous laissant dans la tristesse de la perte.

Jean Oury, ce grand Monsieur aura marqué la psychiatrie française depuis plus de 60 ans, nous laisse une oeuvre immense et un modèle de travailleur, de penseur infatigable.
Lui qui se présentait toujours comme psychiatre, rappelait la parole de François Tosquelles, "La psychothérapie institutionnelle n'existe pas, c'est l'analyse institutionnelle qu'il faut sans cesse mettre au travail", nous rappelant toujours l'importance DU Politique. 

Il m'a appris la simplicité de la parole, donnant le sentiment rare à son auditoire que nous pouvions être intelligent en l'écoutant ! Chose rare et essentielle. Il maniait si bien toutes les références philosophiques, psychiatriques et psychanalytiques, que c'était un vrai régal de l'écouter. Une belle et grande érudition énoncée, si tranquillement !
La transmission avec lui coulait de source, et même s'il s'emportait parfois contre les technocrates certificateurs c'était toujours avec humour et malice.
Oui il avait un côté malicieux que j'aimais beaucoup.
Sa façon de dire "avec toutes leurs conneries..." !
Et sa grande humanité :"Mais un sourire d'un schizophrène, comment vous l'évaluez ?"

Si je devais garder une seule chose de ce qu'il m'a transmis, qui me revient régulièrement dans ma pratique, lors des séances, que j'aime transmettre aux patients, c'est la découverte du poème d'Antonio Machado :
"No hay camino, hay caminar !"
Le chemin se fait en marchant !

Il va bien sûr nous manquer, mais il nous laisse tant à lire et relire, travailler et penser, qu'il demeure avec nous.
Je suis heureux et riche de l'avoir rencontré.
Il fait partie des rencontres qui comptent dans une vie, après Bonnafé, Tosquelles, Castel et quelques autres ...
La rencontre, un autre de ses mots essentiels, avec le sourire.

Paul Machto

Le 19 mai 2014 à 01:50, pedrosserra pedrosserra@yahoo.fr [CollectifDes39] a écrit :

Oui Philippe ton texte est très bien et a été très bien présenté par Patrick. Il faut remercier Patrick et toute l'équipe qui a organisé ces magnifiques journées. Parties sur un ton grave avec l'annonce de la mort du docteur Oury elles se sont déroulées dans un climat à la fois studieux, amical et sobre. Les nombreuses discussions ont donné envie de continuer le combat pour une clinique politique qui intègre dans les soins la façon dont  nous concevons la vie  ensemble. La discussion finale a été dans ce sens très intéressante autour de la distinction entre d'un côté une psychanalyse politique et de l'autre des psychanalystes engagés sans pour autant que la théorie analytique ne soit politisée. Voyant le film "La Borde ou le droit à la folie" j'entendais Félix Guattari dire que l'engagement politique de la psychanalyse dépendait de conception qu'elle se fait de l'inconscient. S'il est hyperoedipien, familial ou mythologique ce ne sera pas la même chose qu'un inconscient traversé d'emblée par le social. Il y aurait de quoi reprendre le débat pour sortir encore un peu la psychanalyse des cabinets et des salons bourgeois. Les fous, les pauvres, les délinquants et les autistes sont aussi concernés par la psychanalyse que n'importe qui.

Pedro Serra.

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Communiqué Paris, le 19 mai 2014, CEMEA 


Jean Oury 

Il était là depuis tellement longtemps que nous pouvions penser qu'il serait toujours présent. 
Jean Oury, 90 ans, est mort. Fondateur de la clinique de La Borde en 1953, il ne l'a jamais quitté, 
comme il n'a jamais quitté les malades, les pensionnaires comme on les nomme en ce beau lieu 
d'accueil de la folie, lieu de référence de la psychothérapie institutionnelle. Ce grand monsieur à la 
voix si douce et au regard malicieux, d'une érudition encyclopédique, clinicien hors pair et toujours 
soucieux de la transmission, a sans cesse porté sur la place publique une conception de l'attention 
aux grandes souffrances psychiques basée sur ce qu'il a défini comme une double aliénation, 
mentale et sociale. D'où l'indispensable recours au travail collectif et à la fonction soignante de 
chacun, malades comme professionnels. D'où l'impérieuse obligation de soigner l'hôpital pour mieux 
soigner les malades. C'est lui qui dès les premiers stages du secteur des "équipes de santé mentale" 
(ESM) des CEMEA, dans les années 50, secteur que dirigeait Germaine Le Guillant, a défendu le 
savoir infirmier et la fonction thérapeutique de leur action au quotidien. Position qui lui a valu des 
désaccords forts de la part de psychiatres qui voyaient d'un mauvais œil cette perte de pouvoir. 
Il a toujours pensé que les premiers stages des CEMEA ont été des lieux fondamentaux de 
l'expression de la parole infirmière qui ont contribué à la création du diplôme d'infirmiers de secteur 
psychiatrique. Et il parlait encore aujourd'hui avec beaucoup de respect et de connaissance du travail 
des CEMEA ; d'ailleurs les soignants à La Borde sont des "moniteurs". Les militants des CEMEA lui 
sont redevables de ses apports, de ses écrits nombreux et importants. Si aujourd'hui notre 
association agit encore dans la formation des soignants en psychiatrie et des travailleurs sociaux, 
si nous pouvons affirmer des prises de position référées à l'Education Nouvelle dans le champ du 
soin, c'est aussi par les travaux de Jean Oury et ses théorisations sur la question du "Collectif" et de 
l'analyse institutionnelle ou de la fonction soignante, pour ne prendre que ces trois exemples. 
Jean Oury est et reste un point de référence pour un mouvement comme les CEMEA, d'autant plus 
actuel dans ces temps troublés. Nous continuons à œuvrer pour cet idéal commun de l’hospitalité en 
psychiatrie. 
Un prochain numéro de Vie Sociale et Traitements (VST) lui sera consacré. 
  
 Les CEMEA 
direction.generale@cemea.asso.fr 

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Forum des 39, Reims, Mai 2014, Philippe Bichon.

Devant La disparition brutale du Docteur Oury j’ai choisi sans hésiter de retourner à La Borde afin de soutenir sa famille, les patients, les moniteurs et mes collègues médecins dans ce moment de deuil collectif. Au-delà de toutes ses élaborations théoriques Oury a eu un engagement constant pendant plus de 60 ans auprès des patients hospitalisés. Je remercie donc Patrick Chemla de m’avoir proposé de lire mon intervention, que j’ai réécrit pour tenir compte de cette disparition
C’est difficile de parler du collectif des 39 sans repenser à Oury et à ses propos lors de notre premier meeting en février 2009 à la maison de l’arbre à Montreuil.
Sa métaphore de la puce qui nous a piqué pour nous réveiller ne doit pas nous faire oublier qu’il ajoute qu’une piqûre de puce cela donne aussi la peste.
Que voulait-il nous dire ce combattant, ce résitant de toujours qui pour défendre une hospitalité pour la folie a mis en place des dispositifs de soins hyper feuilletés (comité hospitalier, Club, grille, association culturelle..). Il a toujours insisté sur la distinction entre aliénation sociale et aliénation psychopathologique et sur la nécessité d’une analyse institutionnelle permanente afin de tenir compte de la dimension politique de la clinique indispensable à la création d’ espaces du dire.
Il affirme aussi que cela fait cinquante ans que cela dure ce processus de destruction de la psychiatrie et pas seulement du fait de la pression gestionnaire hyper bureaucratique mais aussi de notre complaisance et de notre complicité à tous.
Il n’a pas cédé sur son désir, une semaine avant sa mort, il a tenu à participer au stage de formation annuelle organisé par l’association culturelle de La Borde avec le peu de force qui lui restait. Il est venu aussi à l’assemblée générale hebdomadaire du club du vendredi de 16h à 17h rappelant une nouvelle fois la nécessité de faire vivre cette association de patient : Le club comme outil subversif de désaliénation sociale et d’investissement concret des patients dans la vie quotidienne.
Il n’y avait pas pour lui de soignants et de soignés mais des payants et des payés. Rappelant sans cesse que la fonction soignante est partagée
par tous, du jardinier au psychiatre, en passant par les cuisiniers, les administratifs, les infirmiers, les psychologues et sans oublier les patients eux-mêmes. Manière engagée de lutter contre l’hyper division du travail qui écrase l’humain qui est en chacun de nous en se laissant séduire par ces statuts socioprofessionnels et tous ces attributs de pouvoir d’emprise sur les patients infantilisés, maltraités, altérisés.
Ne marche pas sur mes plates-bandes ! Les clefs, les portes fermées, les chambres d’isolement, la contention, l’interdit à la libre circulation
et tous ces nouveaux protocoles. Protocoles qui acceptés parfois avec une complaisance déconcertante offrent des prêts à porter défensifs :
L’interdit de la rencontre, de l’être-avec, de l’inventivité et de la disponibilité avec mise à distance de l’autre, objectivé, réifié, désincarné quasiment robotisé.
Ne pas céder sur son désir c’est ne pas céder à la normativité et résister individuellement et collectivement au niveau micro-politique et macro-politique.
C’est cette conception éthique qui nous a amenés à multiplier les initiatives (meetings, manifestations, colloques au Sénat et à l’Assemblée nationale etc.) pour combattre cette politique sécuritaire et de normalisation.
Nous avons organisé avec les Ceméa (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active), en juin 2013, les « Assises citoyennes pour l’hospitalité dans la psychiatrie et le médicosocial » dans le but d’engager un travail de réflexion clinique et politique pour commencer ce mouvement de refondation de la psychiatrie. Plus de
1000 participants, rassemblant toutes les catégories socioprofessionnelles du sanitaire et du médicosocial, des mères, des pères, des frères et sœurs, des patients, des enfants de patients, des élus, des gens de la culture et du spectacle, des citoyens se sentant concernés, sont venus pour témoigner ensemble de leurs vécus et de leur vision de l’hospitalité pour la folie, et de ses impasses dans le sanitaire et le médicosocial. Des groupes de travail et d’échanges, le Fil conducteur, le Collectif alternatif Formation issus de ces assises continuent de se rencontrer.
Un mouvement pour la psychiatrie se déploie, soutenu par ces nombreux meetings et forums où nous avons tenté d’analyser les sous jacences à de telles dérives pour se forger des outils conceptuels nécessaires à la résistance.
Le Collectif des 39 a fait au cours de ces nombreux meetings et forums une analyse de cette dérive sécuritaire, de ce nouveau gouvernement des populations.
La dérive normative avec les protocoles, les certifications, les évaluations ne nous laissent plus de répit. Ils sont censés protéger « l’usager » et guider les professionnels dans leurs actes vers le risque zéro, zéro pensée, zéro créativité, zéro liberté.
La fonction de la norme, c’est de réguler les conduites afin d’obtenir que les individus réforment leurs comportements.
Le savoir scientiste qui légitime ces nouvelles normes , en réduisant la conception de la folie à une maladie cérébrale ou à un trouble neurobiologique s’appuie sur des fausses découvertes médiatisées à outrance autant par les revues internationales que par les grands médias. Nos chers collègues qui soutiennent ces thèses sont complices de l’écrasement de l’humanité de l’homme en niant toutes les sous-jacences et toute narrativité de l’historial de chacun.
Le cerveau, les connexions neuronales se construisent en interaction permanente avec le langage dans les échanges avec ceux qui portent et accompagnent le petit d’homme. Celui-ci à la particularité dans le règne animal de naître pas fini du tout.
L’homme neuronal, la phrénologie des temps modernes veut réduire la folie à des troubles cerveau-localisables. Cela va dans le même sens que les dérives du DSM qui effacent toute distinctivité dans les maladies psychiatriques réduites à des troubles mentaux. Cela participe à la dissolution de la psychiatrie et de la folie dans la santé mentale des populations et le bien-être pour tous.
Les maladies psychiatriques en devenant des maladies cérébrales provoquent un changement radical des pratiques puisque l’homme neuronal n’a pas d’inconscient et la dynamique pulsionnelle n’est même plus envisageable.
Nous avons tous à partir de cette réflexion à tenir compte de notre propre ennemi intérieur, de notre complicité dans l’application de tels protocoles et de cette conception déshumanisante de l’Homme.
Beaucoup sont tentés de se saisir de ces prêts à porter défensifs offerts par cette conception réductrice de l’homme et de la folie mettant à distance le risque de cette rencontre et de ce compagnonnage nécessaire à une reconstruction après la catastrophe existentielle de la décompensation.
Le collectif des 39 soutient la nécessité dans ce contexte de destruction de la psychiatrie d’une action au niveau micro-politique et au niveau macro-politique ;
Au niveau micro-politique :
-Pour transformer l’ambiance dans nos établissements de soins (sanitaire ou médicosocial) et favoriser une hospitalité suffisamment bonne ou les patients au sein de structures associatives tels les Clubs peuvent faire entendre leur voix et subvertir ces processus d’aliénation sociales mortifères et déshumanisants.
-Pour soutenir une formation artisanale au plus proche de la réalité de terrain et ne pas se laisser normaliser par les formations industrielles proposées par le DPC infiltré par la HAS, Patrick Estrade vous présentera les avancées du Collectif Alternatif Formation issue des assises de juin 2013
Nous continuons d’affirmer que ceux qui souffrent de pathologie mentale ont et auront besoin à des moments de leur existence de recourir à des lieux d’asile : lieux où l’accueil de la souffrance est possible, lieux où les rencontres nécessaires à tout soin qui se réclame « humain » ne sont pas dictées par des protocoles aliénants.
Nous avons aussi un travail au niveau macro-politique
-Pour fédérer les lieux de résistance à ces pressions normatives et les soutenir quand ils sont attaqués (CMP du 14éme, CMP d’Orly, Service du Docteur Berger etc.…)
-Pour favoriser le rassemblement des différents mouvements engagés dans la résistance à cette destruction systématisée.
-Pour continuer d’entretenir le débat et la dispute lors de Forums et de Meetings dans le but d’une refondation de la psychiatrie.
-Pour infléchir les décisions de nos politiques qui ne pensent qu’en termes de gestion de populations et mettent en place des « usines à gaz » qui ne tiennent pas compte de la singularité des patients, de leurs amis et de leurs familles. À ce sujet :
-Serge Klopp vous présentera les actions en cours
-Annick Lair et Victoire Mabit vous présenterons le travail du Fil conducteur.
Avec le mémorandum des 39, le manifeste du Fil conducteur, et les prises de position du Collectif alternatif Formation, nous préparons une action collective à l’automne prochain afin de marquer notre détermination à défendre une hospitalité pour la folie et d’être force de propositions dans ce contexte politique de consensus mou.
Il s’agit aussi de transformer la plainte pleureuse et molle en une véritable posture de combat.
La biopolitique décrite par michel Foucault est mise en acte par nos politiques au pouvoir qu’ils soient de droite ou de gauche, nous ne sommes pas obligés d’être complice, nous devons, au sens de dürfen ( s’autoriser de soi-même), résister comme Oury par un véritable engagement auprès et avec les patients, les familles, et tous les travailleurs, reconnus en tant que sujet de leur parole et de leurs pulsions.
Alors chacun de nous ici, nous avons à prendre de la graine au côté de cet engagement sans faille d’Oury pour ce combat infini nécessaire pour défendre l’humanité de l’homme en chacun de nous.
Fou par moments, fou pour longtemps ou pas fou c’est le même combat.
Pour conclure sur une phrase récente d’Oury à propos de La Borde :
« Cela fait 60 ans que cela dure mais cela ne fait que commencer. »

Philippe Bichon, Reims
http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=7200

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Hommage à Jean OURY (1924-2014) :
« s’il faut entrer dans la clandestinité … »

« Malgré la confusion et le pessimisme où se trouvent engagés l’ensemble des hommes … je reste convaincu que, tant qu’il y a des hommes à la surface du monde, quelque chose de leur démarche reste acquis, se retransmet, disparait parfois, mais aussi ressurgit quoi qu’il en soit des catastrophes mortifères qui nous assaillent souvent ».
Ces ultimes mots laissés à la veille de sa mort par François Tosquelles entourent d’une belle lueur la disparition de son vieux camarade et ami en nous rappelant les propres leçons du temps. « Tout coule » aimaient répéter les présocratiques, et pourtant quelque chose demeure. Jean Oury  en savait quelque chose du temps : à 90 ans, une vie a traversé tellement de jours qu’elle en connait la relativité. C’est déjà ce qui lui permettait il y 10 ans déjà  de conclure tranquillement ses entretiens avec Marie Depussé par cette phrase : « s’il faut entrer dans la clandestinité, on le fera … » (« A quelle heure passe le train … », Calmann-Lévy). Durant toute sa vie Jean Oury a montré que la clandestinité ne lui faisait pas peur : c’est sans doute ce qui a permis à la psychothérapie institutionnelle de traverser le temps et d’atteindre cette notoriété bien au-delà de nos seules frontières. La clandestinité est intimement liée aux forces de résistance et nous ramène aux origines mêmes de la psychothérapie institutionnelle qui, comme le rappelait le fondateur de La Borde « a de profondes racines dans tout ce qui s’est passé pendant l’occupation … On pourrait la définir comme un ensemble de méthodes destinées à résister à tout ce qui est concentrationnaire ou ségrégatif ». La décision de la HAS (Haute autorité de santé) en 2012 de déclarer « non pertinente » la psychothérapie institutionnelle nous oblige tous désormais à travailler avec cette clandestinité si nous voulons continuer à faire vivre les valeurs qui nous semblent fondamentales dans le soin clinique.
La clandestinité est voisine de cette autre vertu première aux yeux de Jean Oury qu’est la précarité c'est-à-dire celle d’une posture que l’on sait toujours marquée du provisoire. Un peu comme les architectures antisismiques, ces points de « jeu » laissés dans la structure organisationnelle permettent de traverser les soubresauts des aliénations économiques, culturelles et politiques fatalement liées à la marche du temps. C’est la fonction première de l’humour, vertu également chère à Jean Oury : il permet de marquer nos existences de cette précarité de nos énoncés et de nos actes.
Cette clandestinité était celle des résistants de la seconde guerre mondiale : elle était au centre de la détermination de ceux qui se sont retrouvés pendant l’occupation allemande et sous le régime de Vichy  à l’hôpital de Saint Alban. C’est elle qui a permis l’éclosion de ce qui allait s’appeler la psychothérapie institutionnelle : se donner les moyens de faire une institution qui ne soit pas aliénante et totalisante. Comment prétendre, en effet, soigner des personnes dans un collectif qui n’est pas soignant ?
Une institution, pour exister, doit faire avec son époque : la théorie de la double aliénation, fondement même de la psychothérapie institutionnelle, impose non seulement de faire avec son temps, mais de s’appuyer sur cet enracinement social qui constitue tout homme et tout collectif au même titre que son psychisme. Comment donc y déployer sa pratique sans renoncer aux valeurs premières de ce qui constitue l’humanité que l’on sait structurellement partagée elle-même par la tension entre ses forces d’anéantissement et ses forces de vie ? La préservation de dimensions de « clandestinité », de précarité et d’humour constituent les premiers remparts contre les effets déshumanisants de nos pratiques sociales et de leurs glissements bureaucratiques.
« Ça fait des dizaines d’années que nous dénonçons la destruction de la psychiatrie, rappelait en 2008 Jean Oury en réponse au discours d’Antony prononcé par le Président Sarkozy… Alors, maintenant, qu’un moustique, ou une puce, vienne s’agiter et proclame l’accomplissement de la destruction de la psychiatrie, de l’éducation, pourquoi pas ? bien que les puces transmettent la peste qui a toujours été une maladie internationale. Bien sûr, Hitler, aussi, était une puce qui a été lancée sur le marché par le grand capital. On en voit le résultat. C’est pas fini ! surtout, soutenu par cette Armada de pseudosciences de toutes sortes camouflant sans trop le savoir une idéologie de mort programmée. Que ce discours de Sarkozy et toutes ses pirouettes nous réveille de la léthargie politique qui date de loin, nous pourrons peut-être en saluer l’opportunité ».
La lutte contre les « léthargies » institutionnelles et politiques, leitmotiv qui n’a pas lâché l’esprit de Jean Oury, passe par des instruments simples dont les deux principales sont, peut être, la nécessité de « soigner les soignants » et le « club ». L’équipe de La Borde a tenu à rappeler qu’il avait tenu à venir à l’assemblée générale hebdomadaire du club le vendredi précédant sa mort pour y rappeler une ultime fois la nécessité de faire vivre cet outil subversif de désaliénation sociale et d’investissement concret des patients et du personnel dans la vie quotidienne.
Aujourd’hui le paysage du « traitement » de la folie a dépassé largement les seules frontières des établissements sanitaires et se déploie sur le vaste ensemble du social et du médicosocial. Certains s’en inquiètent et y perdent leurs repères. En ces périodes de brumes entourant nos esprits comme nos pratiques, nous cherchons souvent le repère de balises : la structure associative en fournit certainement une. Elle constitue un de ces « invariants » que rappelait Jean Oury dans son dialogue avec Pierre Delion dans « Les racines de La Borde » en 2008. Le club constitue pour lui « la pièce maîtresse du dispositif de psychothérapie institutionnel » car il permet de « mettre en place des systèmes collectifs et, en même temps préserver la dimension de singularité de chacun ». A nous tous de savoir les créer, les inventer, les préserver dans nos différents lieux de pratique. Ce n’est souvent pas chose simple devant les exigences cannibales gestionnaires mais rappelons-nous, « il faut être intelligent, sinon l’on est complice ». C’est sans doute la meilleure fidélité que nous pouvons témoigner à Jean Oury.

Petite biographie

Psychiatre et psychanalyste, Jean Oury est internationalement connu pour être un des chefs de file de la psychothérapie institutionnelle française. Même s’il n’en fut pas un des fondateurs, il en est l’un des grands théoriciens et praticiens : la clinique de La Borde qu’il a fondée en 1953 à Cour-Cheverny dans le Loir-et-Cher a d’ailleurs constitué, après l’hôpital de Saint Alban, le lieu de référence de la pratique de la psychothérapie institutionnelle.
Jean Oury est né le 5 mars 1924 à La Garenne-Colombes. Il a commencé sa carrière en 1947 comme interne en psychiatrie à l'hôpital de Saint-Alban. En 1957, il demande à Félix Guattari de prendre la direction administrative de la clinique de La Borde.
Membre de l'Ecole freudienne de Paris jusqu'à sa dissolution en 1980, Jean Oury était été analysé par Jacques Lacan pendant vingt ans. Son frère, Fernand Oury, mort en 1997, est le créateur du mouvement de la pédagogie institutionnelle.
Le journal « Libération » avait publié sous la plume d’Eric Favereau un portrait de Jean Oury intitulé : « Jean Oury, fou des fous » soulignant par là l’impérieuse exigence qu’il s’était fixé de soigner l’hôpital pour soigner les malades : «soigner les malades sans soigner l’hôpital, c'est de la folie», disait-il. Ce « soin » de l’établissement soignant est une exigence quotidienne qui ne demande aucun relâchement de la vigilance car elle n’est jamais aboutie. C’est en ce sens qu’il pouvait écrire que « la psychothérapie institutionnelle n'existe pas, c'est l'analyse institutionnelle qu'il faut sans cesse mettre au travail ».  Il disait récemment à propos de La Borde : « Cela fait 60 ans que cela dure mais cela ne fait que commencer».
Jean Oury a toujours eu le soin de déployer son enseignement dans de multiples rencontres, journées, colloques : il est resté fidèle à cet engagement tant que sa santé lui a permis. Plus particulièrement il animait deus séminaires : le premier à La Borde depuis 1971, le second à l’hôpital Sainte Anne à Paris. Il y était encore en avril.

Bibliographie :
La liste des ouvrages et articles de Jean Oury est tellement longue qu’il serait impossible de le retranscrire dans un si court espace.
A ne retenir que deux titres, l’on peut se référer à deux récents : ils sont d’un abord simple ouvert à tous et résonnent du poids de toute une vie.
« A quelle heure passe le train … Conversations sur la folie », Calmann-Lévy, 2003
« Rencontre avec le Japon. Jean Oury à Okinawa, Kyoto, Tokyo », Champ social éditions / Matrice 2007


Joseph MORNET
Secrétaire national de la FASM Croix Marine

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 Bulletin de la SIHPP 

La disparition de Jean Oury

Chers amis

Vous trouverez ci-dessous
- l'article d'Elisabeth Roudinesco, paru dans le Carnet du journal Le Monde daté du 16 mai 2014
- l'article d'Eric Favereau paru dans Libération le 16 mai, ainsi que le reportage publié par Favereau en 2003 pour le cinquantenaire de "La Borde"

On peut voir ou revoir le film "La Borde, le droit à la folie" en se connectant sur le site de Philomag

Bien à vous
Henri Roudier

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Le Monde, le 16 mai 2014

Jean Oury (1924-2014)


Psychiatre et psychanalyste, membre de l'Ecole freudienne de Paris (EFP), de 1964 à 1980, auteur de plusieurs livres, disciple de Jacques Lacan sur le divan duqel il séjourna pendant vingt ans, Jean Oury est mort le 15 mai à la Clinique de La Borde, de Cour-Cheverny (Loir-et-Cher) où il accueillait, depuis presque soixante ans, des malades mentaux vivant en communauté avec les soignants. Jamais il n'avait renoncé, malgré son âge, à poursuivre son enseignement clinique à l'hôpital Sainte-Anne et jamais il n'avait cessé de mener un combat en faveur d'une approche humaniste de la folie.
Né à La Garenne-Colombes, (Hauts-de-Seine) le 5 mars 1924, Oury était issu d'un milieu populaire et imprégné d'une idéologie libertaire qui le conduisit à rejoindre, en 1947, la prestigieuse équipe de l'hôpital de Saint-Alban (Lozère), où s'était élaboré, sous la houlette de trois psychiatres - François Tosquelles (1912-1994), anti-franquiste militant, Lucien Bonnafé (1912-2003), communiste éclairé, Paul Balvet (1907-2001), catholique progressiste -, la première expérience française visant à réformer l'institution asilaire en privilégiant une approche psychique et environnementale de la maladie mentale. Au coeur de la résistance anti-nazie, tous trois avaient la conviction que le traitement de la folie devait être associé à une lutte contre la barbarie et que désormais il fallait substituer à l'enfermement classique, figeant le malade dans l'inertie, le principe d'une psychiatrie communautaire permettant de dynamiser les relations entre soignants et aliénés. 
En ce lieu, qui deviendra mythique pour toute une génération psychiatrique d'après-guerre, se retrouvèrent pêle-mêle des résistants, des fous, des thérapeutes et des intellectuels de passage, parmi lesquels le philosophe Georges Canguilhem et le poète Paul Eluard. En 1952, Georges Daumezon donnera le nom de psychothérapie institutionnelle à cette expérience inaugurale qui imposera son modèle à toute la psychiatrie de secteur jusque vers les années 1990. En 1953, Jean Oury acquiert le château de La Borde pour accueillir les marginaux de tous bords, opérant ainsi une synthèse entre une orientation psychanalytique lacanienne et un militantisme clinique centré sur l'écoute de la folie. A la même époque, son frère aîné, Fernand Oury, instituteur de banlieue, crée le mouvement de la pédagogie institutionnelle afin de dénoncer ce qu'il appelle «l'école-caserne». Les deux Oury deviennent ainsi les champions d'une contestation des institutions scolaires et asilaires qui sera reprise en mai 1968.
Mais l'expérience de La Borde n'aurait pas eu le même impact si elle n'avait pas été soutenue, à partir de 1957, par le psychologue Félix Guattari, analysant lui aussi de Lacan, lié à la lutte anticoloniale et qui prendra une place importante au coeur de la clinique. Certes, ils ne partagent pas les mêmes idées. Oury demeure d'une fidélité absolue à Lacan alors que Guattari s'en détache, avec notamment, la publication, en 1972, de L'Anti-Oedipe(Minuit), ouvrage majeur, cosigné avec le philosophe Gilles Deleuze et centré sur une critique de la psychanalyse, accusée d'enfermer la «libido plurielle de la folie» dans le carcan d'une psychologie familialiste. Malgré leurs disputes fréquentes, Oury et Guattari garderont en commun la volonté de maintenir vivante la tradition de la psychothérapie institutionnelle.
Un an avant sa mort, et alors qu'il appuyait les initiatives des collectifs de soutien à une psychiatrie humaniste - emmenés par Pierre Delion, Patrick Chemla et bien d'autres - Jean Oury avait reçu à La Borde un énième «expert». Trouvant que les «normes sanitaires» n'étaient pas respectées dans les cuisines, le brave homme voulait lui imposer de nourrir son petit monde avec des produits sous cellophane émanant de la grande distribution : «Que feront mes pensionnaires, répondit le psychiatre, si on les prive du bonheur de mitonner des plats pour l'ensemble du personnel? Si vous fermez les cuisines, je ferme La Borde».
A vrai dire, la demande était tellement irrationnelle qu'elle répondait au jugement d'Oury qui avait toujours affirmé que «soigner les malades sans soigner l'hôpital, c'est de la folie. » 
C'était donc à «l'expert» de se soigner. 

Elisabeth Roudinesco

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Libération le 16 mai 2014


La disparition de Jean Oury 

Cette personnalité exceptionnelle de la pyschiatrie française avait 90 ans.
«Le dernier grand», comme le dit si fortement le docteur Paul Machto. Cette nuit, est mort Jean Oury, dans la clinique qu’il avait fondé, La Borde, près de Blois. Il avait 90 ans.
C’était la personnalité la plus exceptionnelle, encore vivante, de l’aventure de la psychothérapie institutionnelle, qui a façonné toute la psychiatrie française au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En mêlant humanisme, attention clinique, et ouverture, dans la prise en charge de la folie, c’était une approche chaleureuse de la maladie où le patient restait avant tout une personne.
«Soigner les malades sans soigner l’hôpital, c'est de la folie», disait Jean Oury.En 1953, il fonda la clinique de La Borde, près de Blois, lieu unique de soins et d’attention. Et jusqu’au dernier jour, il était là, présent, à l’écoute des plus grandes douleurs.
Eric Favereau

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Libération le 5 avril 2003
La Borde adoucit la folie depuis cinquante ans

Blois envoyé spécial

«Comment ? Tu n'es pas à la retraite? A ton âge... Ils me disent ça, comme à un enfant.» Jean Oury en sourit, ou plutôt il s'en fout. Il est là, il est loin, il est assis dans son bureau, rempli de livres. Et en ce printemps 2003 cela fait cinquante ans qu'il est là. Qu'ils sont là. Cinquante ans qu'il est arrivé avec ses fous, après un périple inédit de quelques semaines en Sologne : il venait alors de claquer la porte de l'hôpital Saumery dans le Loir-et-Cher. Et il est tombé sur ce château en ruine, perdu dans la forêt, qui allait devenir ce lieu inouï de la psychiatrie française : la clinique de La Borde.
Classification. Il fait beau, ce jour-là. Quelques résidents sont assis sur les marches du château. Un autre dodeline de la tête en regardant la pelouse. Il y a là plus d'une centaine de malades, «dont plus de 70 % de schizophrènes lourds», comme le dit la classification. L'ambiance à La Borde est toujours unique. C'est un drôle de lieu où, quelles que soient les bizarreries des habitants, on fait attention. On écoute, on s'énerve aussi, mais on n'a pas honte. Dominique est l'une des pensionnaires. Aujourd'hui, elle est «poisson pilote», c'est-à-dire en charge du visiteur pour lui faire visiter la clinique. Dominique a les cheveux bien courts. Elle vient à La Borde depuis vingt ans, mais depuis trois ans elle passe la moitié de la semaine à la clinique, et l'autre dans un appartement à Angers.
Elle parle avec une douceur infinie des autres malades : «Lui n'arrête pas de crier. Il hurle tout le temps. Il se fait mal.» Présente L., qui, tous les soirs et cela depuis des années, sort les poubelles et les met à l'entrée du parc. «Il ne veut jamais qu'on l'aide.» A un autre moment, Dominique s'oppose avec précaution mais avec insistance à Jean Oury qui en a marre qu'on laisse le piano, en bas, dans le salon. «Mais on ne peut pas le retirer, dit-elle. C'est très précieux pour Evelyne, c'est sa seule façon d'être avec nous». Puis : «C'est vrai que cela nous casse les oreilles, mais maintenant, elle arrive aussi à jouer un peu pour elle. Non, vraiment, on ne peut pas le retirer.»
Plus tard, Dominique a ce joli mot : «Ici, on n'est pas des débiles mentaux, parce qu'on est des pensionnaires. C'est un sacré statut d'être pensionnaire, ici.» C'est ainsi. Et c'est un miracle. Alors que l'univers de la psychiatrie a rarement été aussi fragilisé, alors que la prise en charge de la folie n'a jamais été aussi mal à l'aise dans le cadre borné de la comptabilité publique, La Borde résiste. Mieux, à l'image de son vieux fondateur, elle s'en fout. «Je n'ai pas de projets, je n'ai jamais fait de projets», dit Jean Oury. «Au fond, je ne me suis jamais installé. Je suis là, je ne peux pas dire que je m'y suis fait. Souvent, le soir, quand je sors, qu'il y a un pensionnaire sur le banc, qui délire ; je regarde, j'écoute, étonné, je trouve ça bizarre.» Ajoute : «Pour que cela puisse continuer, il faut y être.» Marie Depussé qui vient d'achever avec Jean Oury un joli livre d'entretiens (1) : «Oury habite La Borde, comme un abbé. Il est tombé sur ce couvent, et il est là, en retraite, lui qui aime tant la vie. Il y a dans son attitude quelque chose à voir avec le schizophrène qui se retire. Une exigence partagée.»
Jeux de mots. La Borde a donc cinquante ans. «Tout cela n'existe pas, ironise Jean Oury. En septembre, il y a quelqu'un de l'Assurance maladie qui est venu. C'était, vous savez, pour ces histoires d'accréditations, d'évaluations. On l'a laissé parler. Il m'a demandé comment on marchait. Je lui ai dit : "Mais c'est très simple, c'est aussi simple que de se tenir debout." Et je lui ai dit que si j'appliquais ce qu'il me demandait, je me casserais la gueule.» Des jeux de mots de psy qui dégagent en touche ? Carmen, monitrice (2), a un exemple pour illustrer. «La cuisine ? S'il fallait la mettre aux normes, cela en serait fini, par exemple, des pluches en commun. C'est pourtant essentiel, ici, les pluches. Vous imaginez, ici, avec de la nourriture qui fonctionne en prêt-à-chauffer.»
On a compris. La Borde vit sa vie. On est loin de la folie des années 70 où La Borde était devenue un lieu à la mode pour artistes et théoriciens, sous la houlette de Félix Guattari. Jean Oury en garde une blessure évidente. «Vous vous rendez compte, ces imbéciles venaient pour faire de l'animation. Animation, comme si on animait un schizophrène.» Oury qui parle toujours de Félix Guattari : «Parfois, un pensionnaire dit son nom. Et son nom résonne, là, comme dans le paysage.» Et puis il y a eu les années de plomb et de silence. Les années où il a fallu s'habituer à des budgets beaucoup plus serrés. «Notre prix de journée est trois fois moins élevé que dans les hôpitaux.» Des années où la psychiatrie n'était plus à la mode. Il n'empêche, La Borde a continué avec ses règles, avec le club et ses quarantaines d'activités, tous les jours. Avec son standard tenu par les malades. Depuis cinquanteÊans, plus de 20 000 patients sont passés par La Borde. Une entrée par semaine. Et des patients qui, avec les nouvelles règles en vigueur, ne gardent plus que 2,5 euros par jour de leur pension. «Même pas de quoi s'acheter un paquet de cigarettes», s'énerve Oury.
Résistant. Et pourtant, La Borde paraît comme préservée. Sereine, à l'image de Jean Oury. Lui dit qu'il se sent un résistant. On le sent étonnamment détendu, comme si à ce moment de sa vie de militant, il savait bien que l'enjeu est ailleurs, que soigner ou prendre en charge la folie l'installait dans un monde certes bien réel, mais bien loin aussi des contingences de telle ou telle décision politico-administrative. «Regardez, les autorités ont fermé 40 000 lits de psychiatrie. Fermer un lit n'a jamais soigné personne.» On aurait pu croire qu'avec l'âge et la fatigue, le beau château se serait fragilisé. Il n'en est rien. Et comparés à une visite effectuée il y a quinze ans, les locaux sont en bien meilleur état. Comme nourris de ces 50 années passées. «C'est ce que j'appelle la sous-jacence, dit Oury. Dans une comparaison, je dis que nous sommes des jardiniers. Il faut travailler le terrain. La sous-jacence, cela se dépose. Il y a plein de choses qui se déposent, les mythes, les habitudes, les fantasmes. Ça arrive comme cela dans un lieu travaillé par l'histoire, par les événements. Des choses qui se sont passées, ou ne se sont pas passées. Quand quelqu'un arrive, il est rapidement pris sans le savoir dans ce terreau. Mais c'est très fragile. Cela peut être détruit en une matinée.».

(1) A quelle heure passe le train, conversations sur la folie : Jean Oury et Marie Depussé, Ed. Calmann-Lévy.
(2) Moniteur est le nom que l'on donne aux personnels soignants à La Borde.

Eric Favereau