mardi 12 juin 2018

Livre "Le Collectif à venir", Psychiatrie, psychanalyse, psychothérapie institutionnelle


Le Collectif à venir

Psychiatrie, psychanalyse, psychothérapie institutionnelle 

Le Collectif à venir

https://www.editions-eres.com/ouvrage/4254/le-collectif-a-venir


Le Collectif à venir indique d’emblée la dimension et le projet politique de ce livre, au sens de : comment s’organiser, comment se regrouper, comment agir ensemble ? Ou encore : comment créer du commun ?
Les auteurs rassemblés par La Criée, association créée en 1986 à Reims, exercent dans des institutions psychiatriques. En s’appuyant sur ceux qui les ont précédés, et en particulier sur la pensée de Jean Oury, ils témoignent de leur résistance opiniâtre contre les folies évaluatrices et les volontés de mise au pas de la Haute Autorité de santé, qui s’institue aujourd’hui en « police de la pensée » du soin et des pratiques. Ils montrent comment leur clinique prend sens dans un collectif à construire et à entretenir en ayant le souci de tenir le cap des « praxis instituantes », autrement dit de relancer sans cesse la création de lieux d’accueil et de soins qui s’appuient sur la créativité et la parole mise en acte de ceux qui s’y tiennent : patients, soignants, mais aussi familles et personnes concernées.

"Se raser dans la rue".Mary Dorsan, samedi 10 juin 2018.


Se raser dans la rue.

Vendredi 8 juin 2018, neuf heures, l’hôpital de jour ouvre ses portes. Un patient entre au poste de soin et s’adresse aux soignants : « Ce matin, je me suis rasé dans la rue. Devant un camion. Enfin, dans le rétroviseur. Il n’y a pas de miroir dans ma chambre d’hôtel ».
Je suis infirmière et écrivain et j’ai honte. Du service public. Dès neuf heures du matin.
Voilà ce matin les premiers mots de Gaëtan, trente ans, schizophrène, halluciné, délirant malgré son traitement médicamenteux lourd et ses effets secondaires encore plus lourds (Gaëtan bave abondamment et chie difficilement).
Je vois Gaëtan face à moi, j’écoute Gaëtan qui me parle et je me dis qu’à l’hôpital psychiatrique du Rouvray, des infirmiers font la grève de la faim. Pour obtenir des postes de soignants supplémentaires.  Ainsi que l’ouverture de deux services spécialisés. L’un pour les adolescents, l’autre pour les détenus. Ces soignants grévistes ne supportent plus la présence d’enfants perdus parmi des adultes parfois virulents, souvent agités, aux regards intenses ou hagards (lorsqu’ils sont si sédatés que se sont les murs qui les tiennent debout, que ce sont leurs pyjamas qui leur donnent forme).  Ils s’inquiètent de la cohabitation de détenus avec des patients (comme des adolescents) qui ne le sont pas…
Face aux tutelles (au mieux silencieuses au pire indifférentes), des infirmiers ont cessé de s’alimenter et affirment que la clef à molette qu’est le neuroleptique dans le garage de l’hôpital ne suffira jamais à soigner les malades.
Les soignants grévistes affirment qu’eux-mêmes comptent autant sinon davantage que les milligrammes. Même si une relation, un lien, leur qualité, leur profondeur, ne se mesurent pas.  
Ce matin, avant de venir au travail, chez moi où mon fils peut se raser devant un miroir (placé au-dessus d’un lavabo neuf dans notre jolie petite salle de bain récemment rénovée), chez moi dans le bureau de mon mari (sur son ordinateur haut de gamme toujours allumé), j’ai lu que l’un des grévistes de la faim avait été hospitalisé car les médecins craignaient pour lui des séquelles irréversibles.
Antoine (cinquante ans, schizophrène, halluciné, délirant malgré les traitements lourds aux effets secondaires invalidants) n’a pas eu d’eau chaude cet hiver pour prendre sa douche à l’hôtel social. Ça a duré un mois - le froid, l’attente - avant que la tutrice du patient et l’équipe du Centre Médico-Psychologique parviennent à obtenir la réparation des sanitaires par le gérant de l’hôtel.  
Justin (cinquante-sept ans, schizophrène, halluciné, délirant malgré…) mange froid tous les jours depuis dix ans à l’abri de nos regards, dans sa chambre d’hôtel parce qu’il n’a pas le droit d’y installer un micro-onde. Il lui est aussi interdit d’y brancher une bouilloire électrique. Risque d’incendie, lui oppose-t-on. Question de sécurité. Affaire d’assurance. Justin ne peut pas boire de thé ou café. Non, pas de boisson chaude, au réveil pour lui.  Vous le supporteriez, vous ?
Aucun de ces hommes n’a la flemme. Aucun n’est feignant. Tous rêvent d’un travail, d’un appartement, d’une femme, d’enfants, d’une vie meilleure. Mais ils sont apragmatiques. L’apragmatisme est un symptôme de leur maladie. L’apragmatisme, c’est une absence d’élan. Une incapacité à agir. A mener à bien une action, un projet. C’est de l’apathie extrême, un ralentissement, une hésitation permanente, un recul récurrent. Une souffrance lancinante.
Mourad (trente-cinq ans, schizophrène, halluciné, délirant malgré…) a cassé son lit à l’hôtel social. Un an auparavant. Le gérant refuse de remplacer le cadre au prétexte que Mourad brisera sans tarder le nouveau lit.
Combien de lits ont été supprimés dans les hôpitaux psychiatriques depuis trente ans pour les patients pris en charge par ce secteur ? Les chiffrent impressionnent…
Quand l’ambulatoire c’est la rue, le trottoir, un banc dans parc ou une gare ; quand l’ambulatoire c’est l’hôtel social ; quand l’ambulatoire c’est de trois à cinq ans d’attente pour un appartement thérapeutique associatif, autant d’années pour une place en maison-relai… Comment affirmer que la réduction de ces lits constitue un progrès ?
Combien de malades mentaux sont SDF ? Clochards ? Le pourcentage choque…
Ceci se passe dans le sud de la France. Et aussi au nord de l’Hexagone. Au cœur de la capitale, à sa périphérie également.  Les grandes villes de l’est et l’ouest ne sont pas épargnés non plus.  C’est la météo du néo-libéralisme. Le résultat des turbulences de l’envie et du mépris. La brûlure de la cupidité.  La froideur de l’égoïsme.
(Faut-il préciser que le patient paie l’hôtel social avec les aides qu’il reçoit de l’Etat ? Que sa chambre minable lui coute très chère ? Que c’est un propriétaire privé qui, au final, empoche les aides ?)
Vendredi 8 juin 2018, en soirée, à la terrasse d’une brasserie de ma banlieue verdoyante (vingt-cinq centilitres de bière moussent sur la table devant moi ; le liquide, les bulles légères amères effacent ma journée éreintante à l’hôpital), mon mari (un barbu à la peau mat) m’apprend, lisant les dernières dépêches sur son téléphone portable, que les infirmiers grévistes au Rouvray ont eu gain de cause.
Il a fallu ça. Une grande grève de la faim collective.
Quel acte pour obtenir un logement décent, un vrai chez soi, pour Gaëtan, Antoine, Justin, Mourad et tous les autres ?
Qui d’autre que moi a honte ? 


Mary Dorsan, samedi 10 juin 2018.

lundi 4 juin 2018

Manifeste pour une fédération des pratiques.02 juin 2018 Rencontres de la Criée

Manifeste pour une fédération des pratiques.
Depuis plus de 20 ans, le champ de la folie a connu une destruction renforcée des institutions par les politiques de « santé mentale », destruction s’appuyant sur un utilitarisme économique et subjectif avec son cortège de découragement et de résignation.
Les analyses critiques expliquant la destruction de la psychiatrie dans un sens humaniste et émancipateur abondent. Devant ces éclairages tant pertinents qu’accablants, les perspectives proposées se fondent souvent sur des formes ou des modèles préexistants (le secteur, le conseil national de la résistance, la psychothérapie institutionnelle etc.). S’il est nécessaire et même indispensable de s’appuyer sur l’histoire des pratiques, des luttes et des rêves de séquences antérieurs, ils ne peuvent suffire pour résister au présent. La posture de résistance est elle-même insuffisante tout comme celle de défense des acquis.
Une nouvelle strate est à construire, un support pour nous rassembler, retrouver de l’énergie, et reconstruire l'imaginaire de nos praxis en échangeant entre nous.
Depuis dix ans, nous assistons à des émergences créatrices de nouvelles formes de pratiques et de luttes, de nouvelles circulations entre des lieux (qu’ils soient de soins, de création, d’espaces citoyens et associatifs), entre des personnes autrefois séparées par des catégories étanches (usagers-patients, familles, professionnels). Toutes ces pratiques inédites ne sont ni suffisamment visibles ni suffisamment audibles dans notre société. Pourtant elles existent et concourent à fabriquer du nouveau là où elles existent.
Depuis dix ans ces formes nouvelles de liens se construisent partir d’autant de lieux différents qu’il y a de pratiques et de personnes désireuses de les faire vivre (cliniques, politiques, militants, associatifs…).
Aujourd’hui, un lieu de rassemblement apparaît nécessaire puisque ces formes instituantes s’appuient toujours sur un certain rapport à l’institué, que ce soit celui d’un service public, d’une association, d’un syndicat, d’un collectif ou autre.
Or l’époque est à la destruction de ce qui est institué dans une direction non utilitariste (les services publics dont l’hôpital public, les protections et sécurités sociales, les associations etc.), ce à quoi nous nous confrontons au quotidien dans nos lieux de travail, de soins, de vie.
Pourtant dans cette fragmentation du lien social – et peut-être dans une certaine mesure à partir d’elle- de nouvelles articulations dans les pratiques surgissent. Au cloisonnement toujours plus intense des établissements, des personnes et des statuts de chacun répondent de nouvelles circulations entre les gens et les institutions. Nous pensons à l’émergence du TRUC (terrain de rassemblement pour l’utilité des clubs) où des collectifs de soins (patients et soignants) se retrouvent de façon régulières et itinérante pour discuter, construire, fédérer des initiatives et des désirs à partir de leurs pratiques locales.
Nous pensons également à de nouvelles façons de s’associer et de penser le politique entre « usagers »/patients, professionnels, ex-psychiatrisés, chercheurs, universitaires, artistes, citoyens (l’association Humapsy, le CRPA, le collectif des 39, la Main à l’oreille, le RHAPP, le confCAP et le collectif CAP Droit, le fil conducteur, la FIAC, la Criée…)
Nous pensons à celles et ceux qui tiennent – ou tentent de tenir- là où ils sont avec des supports divers (syndicats, collectifs soignants, réseaux militants, associations, mouvements sociaux).
Nous proposons de rassembler ces initiatives pour continuer de construire ces nouvelles circulations, pour échanger, tenir et inventer localement et, en se rassemblant, de créer une strate plus large au niveau de la société.
Le pari serait de construire un lieu de rassemblement sur le mode fédératif, à partir des pratiques collectives qui se confrontent aux réalités concrètes et qui tentent de les transformer. En se passant de tout centre dirigeant, de tout programme pré-établi, mais en se tenant au plus près du surgissement clinique et politique. Et en incluant toutes les initiatives existantes qui voudraient s'y adjoindre, en enrichissant ainsi cette nouvelle forme qui s'appuierait ainsi sur les strates précédentes.
Nous sommes toutes et tous des fragments de la société qui peuvent se rassembler, agencer de nouvelles formes, composer de nouvelles forces.
Quoique présente depuis quelques décennies, la situation est nouvelle et impose d’y répondre de façon nouvelle, d'où la nécessité d'une nouvelle forme à construire en commun.
D'où cet appel destiné à tous ceux qui se sentiraient concerné(e)s, et aimeraient se coordonner, sur un mode qui reste à construire en tenant compte des singularités mais aussi de la nécessité d'un rassemblement.
Pour le forum du samedi 2 juin des rencontres de la Criée